Le Procès d'Oscar Wilde

Affiche du film Le procès d'Oscar Wilde L’HISTOIRE : En 1895 eut lieu le procès d’Oscar Wilde, accusé de « poser au sodomite » suite à sa relation avec le jeune Lord Alfred Douglas. Dans une villa en bord de mer, un homme travaille à la traduction arabe du procès. L’un après l’autre, il incarne les deux principaux protagonistes, avocat et accusé, débitant tour à tour accusations morales et défense littéraire…

Une étonnante déconstruction de joute verbale. Expérimental ; impressionnant

Christian Merlhiot, par son travail et son engagement dans le collectif pointligneplan, situe son œuvre entre arts plastiques et cinéma. Son Procès d’Oscar Wilde a bien quelque chose d’expérimental, saisissant le dialogue dudit procès à travers l’unique acteur Nasri Sayegh, dans un dispositif proche du théâtre. Dans la pénombre bleutée du film, la silhouette du héros, qui semble comme dessinée au crayon, travaille sur le texte avant de l’incarner dans un dispositif étonnant qui mêle les intérêts esthétiques, moraux et artistiques. Il y a brisure entre le sujet et son expression, puisque Merlhiot choisit de ne pas donner dans la reconstitution, une brisure qui ne transcende pas le sujet mais propose une résonnance particulière, esthétique et intellectuelle.

Le procès d'Oscar Wilde

Trouver sa voix
Etrange procès que celui auquel nous propose d’assister Christian Merhliot. Sur un fond musical qui va de Bela Bartok à Aphex Twin, il nous fait entendre les mots échangés entre Oscar Wilde et Lord Queensberry puis entre l’écrivain et l’avocat inquisiteur. L’un, puis l’autre, le dispositif est celui du monologue. D’abord, le personnage est traducteur du texte, de l’anglais vers l’arabe, avant d’emprunter les oripeaux de l’avocat ou de Wilde pour les incarner indépendamment l’un de l’autre. Merlhiot offre une forme nouvelle au texte, démarche qui peut sembler parfois limitée, quand filmer une voix (le réalisateur cadre un moment sur l’enregistreur que le personnage tient en main) n’offre aucun envoûtement, comme un parti pris trop gratuit. On émet l’hypothèse que la traduction arabe met en exergue un texte non dénué d’actualité dans certains pays où l’homosexualité est toujours condamnée. Le film ne refuse pas toute politisation. Le dispositif est également une façon de mettre en valeur la parole en tant que telle, autant le discours inquisiteur de l’avocat fonctionnant comme une démonstration, que le propos de défense de Wilde, aussi construit qu’un essai littéraire.

Valse avec Wilde
Si certains choix de mise en scène, comme faire prononcer les mots de Wilde comme s’il était dans un demi-sommeil, sont plus intrigants qu’éclairants, la puissance du film réside pour beaucoup dans une esthétique pleine d’ombres, proche du dessin, rare. On regrette que le mystère ne soit pas plus appuyé, on voudrait ne jamais voir le visage de l’acteur de trop près ou éclairé, tant le jeu de pénombres et de cadres exigus provoque l’intérêt dans la beauté. On pense aux dessins de Valse avec Bachir sans pouvoir en rapprocher le propos. La luminosité nocturne, toujours ourlée d’un bleu sombre, fait de bien des plans des vignettes, de la bande dessinée, accentue également la sensualité du personnage, principal lien entre la forme du film et le fond.

Le procès d'Oscar Wilde

Christian Merlhiot brise la temporalité, brise le dialogue et la distinction des personnages, et propose une version et une vision étonnante d’une joute juridico-littéraire. Bien sûr, c’est déroutant, ça laisse parfois perplexe, mais Le procès d’Oscar Wilde est une incursion impressionnante et véritablement plaisante dans un cinéma qui interroge l’image, la langue, le propos, sans s’enfermer dans la contemplation.

Lucie PEDROLA

Cinéma : les droits d'auteur au tribunal

Par David Servenay | Rue89 | 23/03/2010 | 13H03
L'affiche d'"Un Taxi mauve", d'Yves Boisset

C’est une bataille d’egos et de principes. A gauche : Marin Karmitz, producteur-diffuseur-exploitant de salles de cinéma. A droite : Yves Boisset, cinéaste, et une kyrielle d’auteurs s’estimant lésés par le premier. Entre eux : une guérilla judiciaire pour obtenir le paiement des droits d’auteurs sur deux films cultes, « Dupont Lajoie » et « Un Taxi mauve ».

L’affaire a été tranchée une première fois, le 15 janvier 2010, par la 3e chambre du TGI de Paris. La société MK2 a été condamnée, avec deux autres (les producteurs Sofracima et Filmedis), à indemniser une brochette d’auteurs :

Les remarques
de Claire Denis

Lors de la conférence de rédaction, mardi matin, la cinéaste Claire Denis, notre invitée du jour, a commenté :

« Les auteurs se sentent souvent les obligés de ceux qui produisent. Cela fait partie de la relation de confiance, qui est nécessaire. Il se passe du temps avant qu’ils prennent conscience que ce qu’ils font a de la valeur. Et de la réalité du contrat.

Surtout, à l’époque de “Dupont Lajoie”, on ne pensait qu’au succès du film en salle, pas trop aux perspectives en termes de droits télé ou autres… ».

  • Concernant le film « Dupont Lajoie » (1975) : Yves Boisset (réalisateur) Jean-Pierre Bastid et Michel Martens (co-scénaristes de Dupont), Jean Curtelin (dialoguiste), représenté par sa veuve, Alice Curtelin.
  • Concernant « Un Taxi mauve » (1977) : Yves Boisset (réalisateur), Michel Déon, auteur du livre éponyme et co-scénariste de son adaptation.

Ils estiment avoir été lésés de leurs droits d’auteurs pendant des années, après que deux sociétés du groupe de Marin Karmitz eurent racheté un catalogue de films à Sofracima, l’entreprise des Winter, brillants producteurs aujourd’hui disparus et piètres négociants. Yves Boisset :

« Karmitz a acheté deux de mes films. Dans les obligations, il y avait celle de me verser 15% des bénéfices et il ne m’a jamais versé un rond. J’ai donc réclamé l’argent qu’il semblait me devoir.

Lui estime que les producteurs d’origine me doivent cet argent. Mais on achète un film, on achète les bénéfices éventuels liés à son exploitation et les obligations qui en découlent… »

Les auteurs n’ont pas touché un euro de droits

En 1987, Sofracima cède les droits d’exploitation télévisuels de sept films à MK2 pour 8,5 millions de francs (1,295 million d’euros). Les contrats prévoient que le « cessionnaire » (la Sofracima) s’occupera des « versements aux ayant-droits artistiques ».

A l’époque, le couple Winter a besoin d’argent et n’est pas en position d’imposer ses conditions à Marin Karmitz.

Résultat : depuis vingt ans, tous les auteurs ayant contribué à ces films n’ont pas touché un euro de leur exploitation. Tous… sauf les deux co-scénaristes Bastid et Martens qui, dans une misère noire, ont accepté en 2007 les 3 000 euros proposés par MK2, en échange de leurs droits d’auteurs.

Yves Boisset n’a pas cédé à la pression économique ou amicale de ses amis lui déconseillant de s’attaquer à l’un des parrains du cinéma français. Un peu anar et grande gueule, plutôt black-listé par le milieu du cinéma après ses succès des années 70, le cinéaste s’est débattu pour retrouver tous les auteurs et dégoter un avocat pugnace, Jacques Georges Bitoun, surnommé le « maître chanteur » par ses adversaires. Et il n’a pas lâché prise… depuis 1998.

« Je connais Karmitz depuis 30 ans, je n’en fais pas une affaire personnelle »

L'affiche de "Dupont Lajoie", d'Yves BoissetDouze ans plus tard, la première décision a donc été rendue en janvier par la justice pénale, après deux procédures devant le tribunal de commerce opposant la Sofracima et MK2, d’où cette dernière était sortie blanchie. MK2 a fait appel du jugement, tout en versant 50 000 euros de provisions à Yves Boisset :

« Je connais Marin Karmitz depuis 30 ans, mais je n’en fais pas une affaire personnelle. S’il me versait l’argent qu’il me doit, j’en serais ravi. »

Ni Marin Karmitz, ni son avocat n’ont souhaité répondre à nos questions. Pourtant, l’homme d’affaires a récemment reproché à un journaliste du Point de ne pas l’avoir contacté pour recueillir ses explications sur cette affaire (il a attaqué le Point pour cet article jugé diffamatoire).

Visiblement, l’affaire écorne un peu l’aura de Karmitz, ex-militant d’un vrai droit d’auteur dans les années 60. A l’époque, MK est maoïste, canal historique.

Une expertise ordonnée pour faire les comptes

Outre la complexité juridique du débat (peut-on exploiter les droits d’un film sans avoir à en supporter les devoirs vis-à-vis de ses auteurs ? ), l’enjeu porte sur le montant des indemnités à verser. Et là, les deux parties sont d’accord : impossible de savoir précisément combien ont rapporté ces films « de patrimoine ».

L’avocat de Boisset avance les chiffres suivants :

  • Dupont Lajoie 188 diffusions et Un taxi mauve 125 diffusions (d’après la SACD)
  • de 1987 à 2006, les deux films auraient généré 1 603 155,13 euros de recettes
  • plus les ventes à l’étranger et l’exploitation en vidéo et DVD par TF1 vidéo

Pour faire le compte exact des recettes, le tribunal a ordonné une expertise, à l’issue de laquelle MK2 aurait à reverser la moitié des revenus générés. Soit plusieurs centaines de milliers d’euros. Un exemple qui pourrait inspirer des auteurs souvent peu regardants sur ces basses affaires d’argent…

Photos : les affiches d’« Un Taxi mauve » et de « Dupont Lajoie », d’Yves Boisset

La borgne du pied

La borgne du pied.

Hier après-midi, l’excellente chaîne de télévision pour intellos polyglottes Arte diffusait la vérité d’HG Clouzot, sorti il y a un demi-siècle tout juste. Et c’était vraiment une bonne idée (bravo Arte!) parce que ce film est positivement un chef-d’oeuvre … à redécouvrir d’urgence donc.

La vérité raconte le procès de la très jolie Dominique Marceau (Brigitte Bardot), accusée du meurtre de son amant, l’extrêmement séduisant Gilbert, jeune et talentueux chef d’orchestre (Sami Frey, merveilleusement ténébreux). Gilbert est par ailleurs le fiancé d’Annie, la très respectable soeur de Dominique, montée à Paris pour poursuivre des études de violon. Annie, à la beauté laborieuse et au sens strict des responsabilités, ne fait guère le poids face à l’éclat lumineux et sans effort de Dominique, et le triangle amoureux qui s’en suit s’achève en évidente tragédie.

Dès l’ouverture du film, alors que Dominique, les cheveux tirés en arrière en chignon serré, rejoint le box des accusés de la cour d’assises et que les bourgeois s’y pressent comme au spectacle, on sent qu’elle est déjà condamnée. Trop belle, trop légère, Dominique fait de la rébellion sans le savoir, simplement en étant elle-même. Par excès d’insouciance et de légèreté, elle brise l’une après l’autre les règles que la société tente de lui imposer, le travail, la vertu, la persévérance. Et c’est ça qui lui sera fatal, plus que d’avoir abattu l’homme qu’elle aimait.

Je ne sais pas comment décrire à quel point j’adore ce film. Le génie de Clouzot réside dans le fait d’avoir réussi à capturer, au travers de sa galerie de personnages, de la logeuse revêche et menteuse au président de la cour, la mise en place des mécanismes destinés à broyer la malheureuse. Bardot, qui d’habitude me donne envie de lui faire du mal avec des cigarettes, est époustouflante de naturel et de sensualité inconsciente, et d’une profondeur hallucinante dans l’expression de l’amour qu’elle nourrit pour Gilbert jusqu’au crime et au suicide.

S’il est évident que la transgression de Dominique prend tout son sens dans la société conservatrice des sixties, je pense qu’elle reste d’actualité dans la nôtre. Je ne parle évidemment pas des provocateurs en peau de lapin ou à épingles à nourrice, mais de ceux qui, comme elle, ne choisissent pas d’être différents mais sont autres…et pour ceux-là, la vie n’est jamais simple.

et pour finir, un extrait:

Publié par Mademoiselle Lalou à l’adresse 13:21

De la justice cinématographique

Alors que nous ne sommes qu’aux balbutiements de la justice pénale internationale, plusieurs cinéastes engagés s’attaquèrent à cette question et tout récemment Roman Polanski avec son très bon polar The Ghost-Writer et Hans-Christian Schmid traitant avec finesse des atermoiements du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie dans La Révélation.

Un droit international… mais pourquoi faire ?

Alors que Polanski ne se pose aucune question sur la nécessité d’un droit pénal international dans une vision angélique doucement naïve, La Révélation apporte une vision plus nuancée, questionnant l’utilité effective d’une justice pénale sur la scène internationale. Car on doit s’interroger sur la finalité du droit et ce d’autant plus face à l’ordonnancement anarchique du monde.

En démocratie, la justice est rendue au nom de l’Etat et de la tranquillité publique, faisant des victimes des acteurs secondaires. Ainsi comment envisager la justice internationale ? N’est-ce pas finalement un outil ad hoc au service de la paix ? Même s’il prend finalement parti pour les victimes dans une perspective empathique, Schmid montre bien que la justice internationale est un moyen de légitimation des ambitions pacificatrices des puissances en présence. Les Tribunaux pénaux internationaux (TPI), aussi bien en ex-Yougolsavie, au Rwanda ou au Sierra Leone, devaient servir à pacifier des pays par le jugement des coupables et le dépassement des clivages nationaux.

La justice des puissants

Le but de telles institutions est éminemment louable. En jugeant des crimes de guerre, des génocides et des crimes contre l’humanité, ces tribunaux instauraient l’idée de non-impunité des criminels. Mais voilà, qui est jugé sinon les vaincus et les faibles ? On le voit, la justice pénale internationale, telle qu’elle s’est dessinée au XXème siècle, a toujours été rendue par les vainqueurs devenant de fait garant de la justice et de la morale internationale. Les traités de Versailles et de Sèvres en 1919 – 1920 puis les tribunaux de Nuremberg et de Tokyo en 1945 – 1948 en sont de parfaits exemples.

Les TPI n’échappent pas à cette réalité ; ce sont bien les puissances américaines et européennes qui y jouent un rôle déterminant et y jugent les puissances vaincues ou faibles. Mais peut-on envisager la mise en place d’un TPI à propos des crimes commis en République populaire de Chine, crimes répondant à la notion de crimes contre l’humanité ? Qui d’ailleurs serait apte, que ce soit en terme de puissance et de légitimité – la Chine représente près du quart de l’humanité –, à juger ce pays continent ?

Du dangereux tournant du droit pénal international

Les TPI reflètent donc bien les rapports de force mondiaux et sont en cela à différencier de la Cour Pénale Internationale, CPI, créée en 2002 dont le principe d’universalité devait les transcender. Ce projet utopique est aussi, à mon sens, dangereux car pouvant amener à rompre le fragile dialogue international qu’a réussi à créer l’ONU sur le principe fondateur de non-ingérence et ce même au sein de ses organes de justice que sont la Cour Internationale de Justice, CIJ, et le Conseil de Sécurité.

Alors oui, la CPI et son rêve d’une justice pénale internationale universelle et indépendante est un bel-idéal mais comment en définir les principes sans gouvernance mondiale ? Comment imposer comme règles universelles ce que l’Europe a définit, dans un processus diplomatique largement emprunt des rapports de force internationaux, comme règles universelles au sein de la CPI ? Si je partage dans une large mesure ces idéaux, je ne crois pas en l’universalité de ceux-ci ni en l’universalité de leur application hors du processus diplomatique.

Rétrospective judiciaire 2009

Robert Badinter : "Ce qui intéresse, c'est la douleur, le supplice, la mort"

LE MONDE | 13.03.10 | 13h52  •  Mis à jour le 13.03.10 | 13h52

‘avocat, universitaire, essayiste et homme politique français Robert Badinter est notamment connu pour son combat contre la peine de mort, dont il obtint, alors garde des sceaux, l’abolition en France, le 30 septembre 1981. L’exposition « Crime et Châtiment », dont il est l’initiateur, met en lumière les rapports de fascination exercés par le crime sur la peinture, à partir du 16 mars au Musée d’Orsay.

Comment l’idée de l’exposition est-elle née ?

J’ai lu bien des ouvrages sur la justice. Je me suis naturellement intéressé à ses représentations dans la littérature, particulièrement au XIXe siècle et au début du XXe. J’en suis venu à penser que, si on rassemblait les oeuvres des grands peintres, on découvrirait ce qu’a été alors la vision de l’artiste, celle du crime et celle de la justice. Le crime apparaît dans la littérature et dans les arts à cette période, qui est aussi celle d’une très grande stabilité des valeurs, les valeurs bourgeoises.

Du Consulat à 1939, les lois sont stables et des jurys et des magistrats exclusivement masculins jugent des criminels majoritairement masculins. Or cette période de stabilité judiciaire est celle, dans le domaine de l’art, qui s’étend de David à Picasso : que de révolutions picturales ! Les interrogations naissent d’elles-mêmes : le regard de l’artiste sur le crime évolue-t-il ? Nous apprend-il quelque chose ? Je suis convaincu – c’est mon côté hugolien – que le poète et l’artiste sont des visionnaires.

Dans votre préface, vous insistez sur cette nouveauté de la Révolution, la publicité des séances. Ce fut une telle nouveauté ?

Considérable. Pour la première fois en France, la justice criminelle est visible. Sous l’Ancien Régime comment opérait-elle ? Une instruction, un procès à huis clos et la sentence tombe d’en haut avec la fulgurance de la monarchie absolue. Le pouvoir du juge est mystérieux et donc plus redoutable. Le spectacle de la justice n’existe pas en France avant octobre 1789. Le succès a été immédiat : le public a été fasciné par cette tragédie à nulle autre pareille, dont personne ne connaît l’issue. Le crime et le criminel sont vite devenus des sujets de curiosité générale et son exploitation s’est avérée fructueuse. Elle l’est restée. Voyez à la télévision, les enquêtes policières et les procès. C’est un filon inépuisable.

A quelles conclusions l’exposition vous conduit-elle ?

S’agissant du crime, ce qui m’a frappé c’est la fascination exercée sur les artistes par la violation des interdits, le sacrilège, le sexe et la mort. Les affaires financières ne les intéressent guère. L’affaire Dreyfus elle-même ne produit que quelques croquis. Ce qui les obsède, ce sont les interdits capitaux, le déicide, le parricide, la femme criminelle…

Charlotte Corday ?

Charlotte Corday est tout à la fois la femme, la vierge, la régicide – elle tue Marat, le roi du peuple -, la justicière et la martyre. Munch est obsédé par elle. Il la peint nue, confondant la mort de Marat et sa propre mort. Il y a encore d’autres figures féminines redoutables, la sorcière ou Salomé, la vamp…

Ce que je n’avais pas mesuré, c’est la fascination du peintre pour le corps supplicié et pour le meurtre. La nécessité pour l’artiste de faire saisir le crime d’un coup d’oeil entraîne une violence plus grande que dans la littérature. Comparez Zola et Cézanne, Le meurtre, de Cézanne et Thérèse Raquin, de Zola. Le récit est moins intense que la toile, inouïe de brutalité. L’art force à tout rassembler en une seule image. Dostoïevski lui-même n’atteint pas à cela, à cette suprématie de la peinture liée à son instantanéité.

Avez-vous regardé du côté du cinéma ?

Pas encore. Je pense le faire. Je veux revoir tous les plans où la mort est donnée et comment on la représente – si c’est possible… Au cours de ma vie d’avocat, j’ai remarqué une chose à ce propos. Quand je voyais un criminel pour la première fois, je le laissais parler. C’était un moment très intense. Il parlait, il racontait les préparatifs, les mobiles, les armes… Mais presque tous se taisaient à l’instant de raconter l’acte meurtrier lui-même. II y avait un silence, un blanc. Puis il reprenait, mais toujours en gommant l’acte lui-même…

Sur la justice, qu’avez-vous appris des artistes ?

Qu’il y a peu de représentations par les peintres des procès eux-mêmes. Nous avons des croquis d’audience, des physionomies de criminels. Lacenaire est souvent portraituré : c’est une star. Mais sur le déroulement des procès, peu de choses. C’est un rituel dans un décor : il n’y a pas grand parti à en tirer. Sauf Daumier, bien sûr : Daumier qui montre ce qu’il y a derrière les portraits officiels et académiques des magistrats et des avocats. Daumier est le maître des maîtres dans ce domaine, mieux que Steinlen, mieux que Forain.

Ce qui intéresse, véritablement, c’est la douleur, le supplice, la mort, celle commise au nom de la justice quand elle procède à une exécution.

La guillotine ?

Elle obsède l’époque. La guillotine a été longtemps un spectacle. Sous la Restauration, on exécute à midi en place publique. Puis, peu à peu, c’est au petit matin aux limites de la ville, puis, après 1939, en cachette dans la cour de la prison.

Il y a quelque chose d’exceptionnel en elle. Ce qui la rend telle, parmi d’autres moyens de supplicier, c’est l’instant décisif du 21 janvier 1793, la décapitation de Louis XVI. Le corps sacré du roi est profané, le bourreau montre sa tête et l’histoire bascule. La guillotine, depuis lors, reste l’instrument du régicide, donc du parricide. Elle évoque une idole sanglante, chargée d’un mana terrible… Le « rasoir national »… En même temps, on reconnaît en elle le goût des hommes du XVIIIe pour les machines et leur rationalité.

Vous avez décidé de la montrer dans l’exposition.

En 1981, quand la peine de mort a été abolie en France, la guillotine « métropolitaine » – il y en avait une aux Antilles et une en Guyane – était entreposée à Fresnes. J’ai écrit à Jacques Chirac, alors maire de Paris, pour lui proposer qu’elle soit déposée au musée Carnavalet, étant entendu qu’elle ne serait pas montrée avant vingt-cinq ans. Carnavalet n’en a pas voulu parce qu’elle n’était pas assez ancienne. Elle a alors été rangée dans une cave du Musée des arts et traditions populaires… Pour l’exposition, Jean Clair et moi sommes partis à sa recherche. Le musée était fermé, les collections avaient été déménagées. Grand embarras. Puis j’ai appris qu’on en avait retrouvé deux à Fontainebleau : c’était celle de Cayenne, qui avait beaucoup servi au bagne et était peinte en rouge. L’autre venait de l’île de la Réunion. Mais il manquait la « métropolitaine ». On a craint qu’elle ait été vendue. Finalement, elle avait été déposée dans une casemate du fort d’Ecouen.

Elle sera montrée telle qu’elle était sur la place de la Révolution, l’actuelle place de la Concorde, enveloppée d’un voile noir. La guillotine, cet instrument de mort, est devenue un objet de musée. Quel symbole et quelle victoire pour les partisans de l’abolition !

Propos recueillis par
Article paru dans l’édition du 14.03.10

Maître des prétoires

50 ans au barreau, Me Gaston Mesnard raconte « sa vie au tribunal »


Entre deux audiences, Maître Mesnard s’octroie une petite pause. Photo Maël Fabre

De la cour d’assises au simple délit de vol, Maître Mesnard est l’un des ténors du barreau nazairien.

Ce vendredi après-midi, dans la salle du tribunal correctionnel de St-Nazaire, un vieil homme vêtu d’une longue robe noire s’avance lentement vers le barreau, légèrement courbé. Il ne lève pas les yeux vers l’assemblée, prend place au deuxième rang et pose délicatement sa canne le long du banc.En haut du tableau

Gaston Mesnard, 50 ans au barreau du tribunal nazairien, dispose d’une sorte d’immunité complice. Pas un mot à son client, pas un sourire à l’huissier : il commence sa plaidoirie : « Monsieur le président, oui, le jeune père ici présent a fait une bêtise et il le reconnaît… ». Une partition connue sur le bout des doigts. Il faut dire que Me Mesnard est un peu chez lui ici : « J’ai prêté serment en 1960. J’étais alors le 10e avocat à rentrer au barreau de St-Nazaire », raconte-t-il.

La plaidoirie, sa vie sociale

Né dans la cité industrielle, d’une famille modeste, il a toujours refusé d’apprendre à « parler la plaidoirie. Je plaide comme je parle. Un jour, un magistrat m’a dit qu’il aimait lire mes conclusions car elles sont charpentées ». Mais depuis des années, Me Mesnard a constaté un fort changement dans la relation entre avocats et magistrats : « On nous prend de haut. Jadis, c’était plus d’égalité à égalité. Depuis la création de l’École de la magistrature, les relations ne sont plus très bonnes… », explique le spécialiste, tout en ajoutant : « Il ne faut pas se plaindre de la justice nazairienne ».

Rompre avec le quotidien

De son client ce jour-là, il a à peine retenu le prénom. Il a juste fait le job. Le job, c’est quoi ? « Défendre un client, mais qu’il n’accepte pas la tape dans le dos. Je n’ai jamais sympathisé. Une fois, j’ai donné 100 F à l’un d’eux qui sortait de prison et qui est venu me voir à mon cabinet. Il avait faim. Depuis ce jour où je lui ai donné ce billet, je ne l’ai jamais revu ».

Les histoires de famille, les secrets cachés sous les matelas et les conduites sous l’emprise de l’alcool sont le quotidien de Gaston Mesnard : « J’adore ce que je fais mais je déteste y penser en sortant de mon cabinet. C’est pour cela que, contrairement à certains confrères, je n’ai jamais habité au même endroit ».

Et, dans une vie d’avocat, il y a toujours une affaire qui marque : « J’ai défendu un homme à la cour d’Assises de Nantes il y a de nombreuses années. Il a été condamné à mort. L’avocat doit obligatoirement assister à l’exécution. Moi, je n’ai jamais pu ».

Pas envie de raccrocher

Ce métier, il lui « doit tout ». « C’est ma vie sociale, ma passion ». Jamais il n’a pensé à remiser sa robe, encore moins à montrer quelques signes de faiblesses devant le tribunal. « Il faudra bien penser un jour à la retraite. Mais, tant que ma santé me le permet, je reste ! ».

Maël Fabre

Il plaide comme il parle : cinq décennies au barreau du tribunal