LE MONDE | 13.03.10 | 13h52  •  Mis à jour le 13.03.10 | 13h52

‘avocat, universitaire, essayiste et homme politique français Robert Badinter est notamment connu pour son combat contre la peine de mort, dont il obtint, alors garde des sceaux, l’abolition en France, le 30 septembre 1981. L’exposition « Crime et Châtiment », dont il est l’initiateur, met en lumière les rapports de fascination exercés par le crime sur la peinture, à partir du 16 mars au Musée d’Orsay.

Comment l’idée de l’exposition est-elle née ?

J’ai lu bien des ouvrages sur la justice. Je me suis naturellement intéressé à ses représentations dans la littérature, particulièrement au XIXe siècle et au début du XXe. J’en suis venu à penser que, si on rassemblait les oeuvres des grands peintres, on découvrirait ce qu’a été alors la vision de l’artiste, celle du crime et celle de la justice. Le crime apparaît dans la littérature et dans les arts à cette période, qui est aussi celle d’une très grande stabilité des valeurs, les valeurs bourgeoises.

Du Consulat à 1939, les lois sont stables et des jurys et des magistrats exclusivement masculins jugent des criminels majoritairement masculins. Or cette période de stabilité judiciaire est celle, dans le domaine de l’art, qui s’étend de David à Picasso : que de révolutions picturales ! Les interrogations naissent d’elles-mêmes : le regard de l’artiste sur le crime évolue-t-il ? Nous apprend-il quelque chose ? Je suis convaincu – c’est mon côté hugolien – que le poète et l’artiste sont des visionnaires.

Dans votre préface, vous insistez sur cette nouveauté de la Révolution, la publicité des séances. Ce fut une telle nouveauté ?

Considérable. Pour la première fois en France, la justice criminelle est visible. Sous l’Ancien Régime comment opérait-elle ? Une instruction, un procès à huis clos et la sentence tombe d’en haut avec la fulgurance de la monarchie absolue. Le pouvoir du juge est mystérieux et donc plus redoutable. Le spectacle de la justice n’existe pas en France avant octobre 1789. Le succès a été immédiat : le public a été fasciné par cette tragédie à nulle autre pareille, dont personne ne connaît l’issue. Le crime et le criminel sont vite devenus des sujets de curiosité générale et son exploitation s’est avérée fructueuse. Elle l’est restée. Voyez à la télévision, les enquêtes policières et les procès. C’est un filon inépuisable.

A quelles conclusions l’exposition vous conduit-elle ?

S’agissant du crime, ce qui m’a frappé c’est la fascination exercée sur les artistes par la violation des interdits, le sacrilège, le sexe et la mort. Les affaires financières ne les intéressent guère. L’affaire Dreyfus elle-même ne produit que quelques croquis. Ce qui les obsède, ce sont les interdits capitaux, le déicide, le parricide, la femme criminelle…

Charlotte Corday ?

Charlotte Corday est tout à la fois la femme, la vierge, la régicide – elle tue Marat, le roi du peuple -, la justicière et la martyre. Munch est obsédé par elle. Il la peint nue, confondant la mort de Marat et sa propre mort. Il y a encore d’autres figures féminines redoutables, la sorcière ou Salomé, la vamp…

Ce que je n’avais pas mesuré, c’est la fascination du peintre pour le corps supplicié et pour le meurtre. La nécessité pour l’artiste de faire saisir le crime d’un coup d’oeil entraîne une violence plus grande que dans la littérature. Comparez Zola et Cézanne, Le meurtre, de Cézanne et Thérèse Raquin, de Zola. Le récit est moins intense que la toile, inouïe de brutalité. L’art force à tout rassembler en une seule image. Dostoïevski lui-même n’atteint pas à cela, à cette suprématie de la peinture liée à son instantanéité.

Avez-vous regardé du côté du cinéma ?

Pas encore. Je pense le faire. Je veux revoir tous les plans où la mort est donnée et comment on la représente – si c’est possible… Au cours de ma vie d’avocat, j’ai remarqué une chose à ce propos. Quand je voyais un criminel pour la première fois, je le laissais parler. C’était un moment très intense. Il parlait, il racontait les préparatifs, les mobiles, les armes… Mais presque tous se taisaient à l’instant de raconter l’acte meurtrier lui-même. II y avait un silence, un blanc. Puis il reprenait, mais toujours en gommant l’acte lui-même…

Sur la justice, qu’avez-vous appris des artistes ?

Qu’il y a peu de représentations par les peintres des procès eux-mêmes. Nous avons des croquis d’audience, des physionomies de criminels. Lacenaire est souvent portraituré : c’est une star. Mais sur le déroulement des procès, peu de choses. C’est un rituel dans un décor : il n’y a pas grand parti à en tirer. Sauf Daumier, bien sûr : Daumier qui montre ce qu’il y a derrière les portraits officiels et académiques des magistrats et des avocats. Daumier est le maître des maîtres dans ce domaine, mieux que Steinlen, mieux que Forain.

Ce qui intéresse, véritablement, c’est la douleur, le supplice, la mort, celle commise au nom de la justice quand elle procède à une exécution.

La guillotine ?

Elle obsède l’époque. La guillotine a été longtemps un spectacle. Sous la Restauration, on exécute à midi en place publique. Puis, peu à peu, c’est au petit matin aux limites de la ville, puis, après 1939, en cachette dans la cour de la prison.

Il y a quelque chose d’exceptionnel en elle. Ce qui la rend telle, parmi d’autres moyens de supplicier, c’est l’instant décisif du 21 janvier 1793, la décapitation de Louis XVI. Le corps sacré du roi est profané, le bourreau montre sa tête et l’histoire bascule. La guillotine, depuis lors, reste l’instrument du régicide, donc du parricide. Elle évoque une idole sanglante, chargée d’un mana terrible… Le « rasoir national »… En même temps, on reconnaît en elle le goût des hommes du XVIIIe pour les machines et leur rationalité.

Vous avez décidé de la montrer dans l’exposition.

En 1981, quand la peine de mort a été abolie en France, la guillotine « métropolitaine » – il y en avait une aux Antilles et une en Guyane – était entreposée à Fresnes. J’ai écrit à Jacques Chirac, alors maire de Paris, pour lui proposer qu’elle soit déposée au musée Carnavalet, étant entendu qu’elle ne serait pas montrée avant vingt-cinq ans. Carnavalet n’en a pas voulu parce qu’elle n’était pas assez ancienne. Elle a alors été rangée dans une cave du Musée des arts et traditions populaires… Pour l’exposition, Jean Clair et moi sommes partis à sa recherche. Le musée était fermé, les collections avaient été déménagées. Grand embarras. Puis j’ai appris qu’on en avait retrouvé deux à Fontainebleau : c’était celle de Cayenne, qui avait beaucoup servi au bagne et était peinte en rouge. L’autre venait de l’île de la Réunion. Mais il manquait la « métropolitaine ». On a craint qu’elle ait été vendue. Finalement, elle avait été déposée dans une casemate du fort d’Ecouen.

Elle sera montrée telle qu’elle était sur la place de la Révolution, l’actuelle place de la Concorde, enveloppée d’un voile noir. La guillotine, cet instrument de mort, est devenue un objet de musée. Quel symbole et quelle victoire pour les partisans de l’abolition !

Propos recueillis par
Article paru dans l’édition du 14.03.10
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