La cour d’assises, le pire et les petits riens

La cour d’assises, le pire et les petits riens

Extrait de la Revue : La Semaine Juridique Edition Générale n°19-20

ÉDITO

Pascale  Robert-Diard  

« Tout le monde n’aime pas la cour d’assises, moi si.  »

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Tout le monde n’a pas un grand frère déjà condamné pour 9 meurtres et accusé de deux autres. Christine Heaulme, si. Chaque fois qu’elle lui a demandé, Francis Heaulme lui a affirmé que, sur ce coup-là, les deux gosses de 8 ans fracassés à coups de pierre au pied d’un talus à Montigny-les-Metz le 28 septembre 1986, ce n’était pas lui. Des enfants, Christine Heaulme en a élevé quatre, elle est femme de chambre, elle a divorcé de son mari qui « n’aimait pas trop » son frère. Depuis 25 ans qu’il est détenu, elle consacre une bonne part de ses dimanches à rendre visite à son frère dans les parloirs de toutes les prisons de France. Elle s’en veut d’avoir dû espacer ses visites depuis 2 ans, mais comme elle ne s’en sort pas financièrement, elle fait des heures supplémentaires de ménage le week-end. « Quoi qu’il ait fait, je resterai près de lui », dit-elle. Elle se tourne vers le box, répète : « Je serai toujours là pour toi, Francis. On va y arriver. Tu es dans un tunnel noir mais tu vas t’en sortir ». Elle lui repose la question : « Est-ce que c’est toi qui as tué ? – Non, c’est pas moi. » Christine Heaulme quitte la barre avec cet espoir-là.

Tout le monde n’a pas connu sur un chantier un ouvrier qui s’appelait Francis Heaulme. Bernard Schall, si. C’était il y a longtemps, le visage du « routard du crime » ne s’affichait pas encore à la une des journaux. « On a fait une paire de chantiers ensemble. Avec moi, quand il travaillait, il était consciencieux ». Francis Heaulme avait 25 ans, personne avant ne s’était rendu compte qu’il voyait mal. Son chef de chantier, si. « Mes supérieurs me reprochaient de le couver un peu trop. S’il a des lunettes sur le nez, c’est grâce à moi. J’ai dit à ses parents qu’il fallait l’envoyer chez l’ophtalmo, pour qu’il puisse voir comme tout le monde, quoi ». Tout le monde n’a pas eu la chance de rencontrer un patron comme Bernard Schall, Francis Heaulme, si.

Tout le monde n’a pas été condamné deux fois, acquitté une troisième, Patrick Dils, si. Il avait 16 ans quand il est entré en prison, 31 quand il en est sorti. Quand la police était venue chez lui, la première fois, il n’avait pas osé dire que le 28 septembre 1986, il était monté sur le talus pour aller fouiller les bennes de l’entreprise voisine à la recherche de timbres pour sa collection. « 16 ans, c’est la période la plus difficile de la vie. Je n’aimais pas mon physique, j’étais l’objet de moqueries à l’école, j’étais un enfant très introverti, passionné de timbres, de minéraux et de puzzles, je n’avais quasiment aucun ami. Je ne voulais qu’on dise : « Oh ! T’as vu le p’tit Dils, c’est un fouilleur de poubelles » ». Il a avoué les meurtres des enfants, puis il a dit qu’il avait tout inventé, mais comme il avait menti une fois sur son emploi du temps, la police et la justice ont longtemps cru qu’il pouvait mentir encore. Patrick Dils était cité comme témoin dans ce même palais de justice de Metz où il a été condamné il y a 28 ans. Il en a 47 aujourd’hui, il est manutentionnaire. « Si aujourd’hui, j’avance relativement sereinement dans la vie, c’est parce que j’ai une femme extraordinaire et que je suis papa de deux petites filles ».

Tout le monde n’aime pas la cour d’assises, moi si.

Le petit peuple de la suspension d’audience

Les suspensions d’audience sont autant d’occasion de faire le bilan d’étape des débats. « C’était bien, oui ? Tu en as pensé quoi ? », lance un avocat de la défense à son confrère au sortir d’une audition houleuse où un témoin a été secoué pour les besoins de la cause.

Les familles, profitant d’une cigarette, réclament une analyse de la situation, un retour sur interrogatoire, un pronostic pour combler leur angoisse. Dans le fumoir et sur les marches du tribunal, le spectacle s’arrête un instant et les acteurs se relâchent.

En fonction des affaires et des affinités, il arrive aux avocats des parties de plaisanter autour d’un café quelques minutes après s’être écharpés à l’audience.

Au contraire, on devine aussi les inimitiés entre les proches des coaccusés, qui jouent collectif dans le prétoire mais ne se claquent pas la bise une fois le jury retiré.

Comme à l’entracte, on papote autour d’une clope ou d’un café : tel expert détaille ses explications à un observateur ; le public commente les prestations des hommes en noir, on s’échange même quelques numéros de téléphone, lorsqu’on ne prend pas rendez-vous pour une prochaine affaire. La concurrence est rude au barreau d’Ajaccio et les justiciables en profitent : un jeune homme interroge l’avocat d’une connaissance sur le dossier de son frère et lui demande un avis sur la propre stratégie de son confrère.

Un père glisse un mot pour son fils à un pénaliste qu’il a dû trouver plus combatif que le sautres.

La vérité des relations humaines se devine plus sûrement ici que dans le prétoire. Lors de certaines audiences, le palais de justice sert de décor aux querelles villageoises où les familles rivales roulent des mécaniques de chaque côté de la salle des pas perdus, se toisent, s’ignorent en se tournant ostensiblement le dos. Rien de tout cela dans le dernier procès de la session d’automne. Ce procès-là avait un goût amer de misère – et de profonde solitude. La victime, une Polonaise âgée de 39 ans, est seulement accompagnée de son compagnon qui ne la quitte pas d’une semelle, comme s’il voulait lui épargner les regards noirs et les noms d’oiseaux lancés dans sa direction par certains amis des quatre hommes accusés de l’avoir violée.

A chaque suspension d’audience, il l’entraîne dans un coin reculé du fumoir, fait barrage de son corps. Il tient son sac devant la porte des toilettes lorsqu’elle va se passer de l’eau sur le visage. Comme tout à l’heure dans la salle, il continuera à la soutenir d’un regard, à grogner lorsqu’il croit entendre une attaque portée contre la femme qu’il aime.

Le seul à ne pas se mélanger au petit peuple de la suspension est le représentant du ministère public. Aussitôt que la cour se retire, l’avocat général disparaît dans l’ascenseur de verre qui le propulse au troisième étage, où se trouvent les appartements du parquet.

Solitaire. Esseulé, parfois. Ce n’est pas le moindre des paradoxes du théâtre d’ombres de la justice : alors que le magistrat porte sur ses épaules le poids de la société au nom de laquelle il requiert, il semble pourtant occupé à s’en extraire.

Pour conserver la distance ? Quoi qu’il en soit, lorsqu’il s’aventure dans la salle d’audience avant la reprise, c’est pour compulser les pages du dossier avant que la cloche ne sonne.