Le petit peuple de la suspension d’audience

Les suspensions d’audience sont autant d’occasion de faire le bilan d’étape des débats. « C’était bien, oui ? Tu en as pensé quoi ? », lance un avocat de la défense à son confrère au sortir d’une audition houleuse où un témoin a été secoué pour les besoins de la cause.

Les familles, profitant d’une cigarette, réclament une analyse de la situation, un retour sur interrogatoire, un pronostic pour combler leur angoisse. Dans le fumoir et sur les marches du tribunal, le spectacle s’arrête un instant et les acteurs se relâchent.

En fonction des affaires et des affinités, il arrive aux avocats des parties de plaisanter autour d’un café quelques minutes après s’être écharpés à l’audience.

Au contraire, on devine aussi les inimitiés entre les proches des coaccusés, qui jouent collectif dans le prétoire mais ne se claquent pas la bise une fois le jury retiré.

Comme à l’entracte, on papote autour d’une clope ou d’un café : tel expert détaille ses explications à un observateur ; le public commente les prestations des hommes en noir, on s’échange même quelques numéros de téléphone, lorsqu’on ne prend pas rendez-vous pour une prochaine affaire. La concurrence est rude au barreau d’Ajaccio et les justiciables en profitent : un jeune homme interroge l’avocat d’une connaissance sur le dossier de son frère et lui demande un avis sur la propre stratégie de son confrère.

Un père glisse un mot pour son fils à un pénaliste qu’il a dû trouver plus combatif que le sautres.

La vérité des relations humaines se devine plus sûrement ici que dans le prétoire. Lors de certaines audiences, le palais de justice sert de décor aux querelles villageoises où les familles rivales roulent des mécaniques de chaque côté de la salle des pas perdus, se toisent, s’ignorent en se tournant ostensiblement le dos. Rien de tout cela dans le dernier procès de la session d’automne. Ce procès-là avait un goût amer de misère – et de profonde solitude. La victime, une Polonaise âgée de 39 ans, est seulement accompagnée de son compagnon qui ne la quitte pas d’une semelle, comme s’il voulait lui épargner les regards noirs et les noms d’oiseaux lancés dans sa direction par certains amis des quatre hommes accusés de l’avoir violée.

A chaque suspension d’audience, il l’entraîne dans un coin reculé du fumoir, fait barrage de son corps. Il tient son sac devant la porte des toilettes lorsqu’elle va se passer de l’eau sur le visage. Comme tout à l’heure dans la salle, il continuera à la soutenir d’un regard, à grogner lorsqu’il croit entendre une attaque portée contre la femme qu’il aime.

Le seul à ne pas se mélanger au petit peuple de la suspension est le représentant du ministère public. Aussitôt que la cour se retire, l’avocat général disparaît dans l’ascenseur de verre qui le propulse au troisième étage, où se trouvent les appartements du parquet.

Solitaire. Esseulé, parfois. Ce n’est pas le moindre des paradoxes du théâtre d’ombres de la justice : alors que le magistrat porte sur ses épaules le poids de la société au nom de laquelle il requiert, il semble pourtant occupé à s’en extraire.

Pour conserver la distance ? Quoi qu’il en soit, lorsqu’il s’aventure dans la salle d’audience avant la reprise, c’est pour compulser les pages du dossier avant que la cloche ne sonne.