Le livre devant la Cour d’assises

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Claude Lucas

Braqueurs ou criminels, certains écrivains se repentent dans leurs livres ou relatent des faits qui peuvent se retourner contre eux en cas de procès.Un livre peut parfois se retourner très durement contre son auteur, notamment dans un procès criminel. Fin juillet 2018, l’écrivain chinois Liu Yongbiao a ainsi été condamné pour quatre meurtres datant de 1995, non élucidé jusqu’à l’été 2017, mais que le romancier avait mis en scène dans un roman paru quinze ans après les faits.

Tout a commencé, à Huzhou, non loin de Shanghaï, par un cambriolage dans un hôtel, au cours duquel avaient été tués, à coups de matraques, un client, les propriétaires de l’établissement ainsi que leur petit-fils de 13 ans. C’est dix ans après ce drame que Liu Yongbiao a signé sa première fiction. En 2010, il publie un roman policier Un douloureux secret, avec une introduction annonçant que son livre suivant, qu’il envisageait d’intituler Le Sublime Écrivain qui tuait, mettrait en scène des crimes parfaits…

L’ADN a permis, plus de vingt ans après les faits, de remonter jusqu’au romancier et à un complice. Dans la foulée de son arrestation, en août 2017, un test ADN concluant et, surtout, des aveux ont largement facilité la fin de l’enquête et le renvoi devant une juridiction. Le livre seul n’aurait peut-être pas suffi à le déclarer coupable.

Liu Yongbiao a remis aux policiers une lettre destinée à son épouse, dans laquelle il relate les meurtres et lui confie : « Désormais, je peux enfin être libéré du tourment qui me fait souffrir si longtemps ».

Risque pénal

En France aussi, il existe un risque pénal inhérent à tout texte autobiographique : celui-ci peut en effet constituer une preuve contre son auteur quand des faits répréhensibles y sont relatés.

L’ouvrage Suerte, l’exclusion volontaire, qu’a signé Claude Lucas, auteur depuis lors de plusieurs livres mais aussi et alors braqueur, publié en 1999 dans la célèbre collection Terre humaine éditée par Plon, a ainsi été utilisé pendant le procès de son auteur.

Le journaliste Michel Henry, qui a suivi les audiences, en 1996, pour Libération, y a décrit des scènes glaçantes : « Dans le box, Lucas prévient : « Suerte, c’est un roman. Je n’ai pas à rendre compte de la personnalité de mon personnage. Je n’ai pas envie qu’on développe ma personnalité à partir de ce que je dis dans mon livre. Je voudrais faire la distinction entre le roman et la réalité. »» Le président : « Ce sera à vous de rectifier. »

Car Suerte peut aussi carrément le desservir. Lucas y a mis en scène les victimes de hold-up avec prise d’otages, pour les tourner en dérision. Or, les otages des deux braquages qu’on lui reproche sont assis devant lui. Lucas s’explique : « Dans le livre, je n’ai pas voulu me donner un bon visage. Si j’ai tourné les victimes en dérision, c’est pour crédibiliser mon personnage. Montrer à quel point on peut être un salaud. Qu’il y a une grosse part de cynisme quand on fait ce travail. Je ne cherchais pas à adoucir les angles, mais à présenter celui qui commet un hold-up dans sa brutalité. »

Le président : « Vous avez réussi. » Lucas : « Vous voyez, je voulais faire un véritable travail littéraire. Ne pas tricher. »

Aveux par écrit

Spéculons un instant sur le sort de Redoine Faïd, autre braqueur, qui s’est enfui de la prison de Réau, début juillet 2018. S’il est arrêté et jugé à nouveau, son livre, Braqueur, des cités au grand banditisme – coécrit en 2010 avec mon frère, le journaliste Jérôme Pierrat -, sera disséqué par la cour d’assises. 

Tous les textes sont donc des objets de droit. Les écrits autobiographiques (mémoires, journaux, autobiographie, correspondances…) le sont d’autant plus qu’ils se présentent comme des transcriptions d’une réalité bien souvent intime. Ils peuvent à ce titre aisément porter atteinte aux droits des personnes mentionnées, empiéter sur la vie privée des personnes qui y sont citées (ex-épouse, aventures sexuelles, etc.) ou se révéler diffamatoires, voire injurieux, envers les protagonistes (relations professionnelles, famille, etc.). De même, publier sa vie peut donner lieu pour certaines professions (avocats, médecins, militaires, diplomates, …) à des entorses, voire à de véritables violations du secret professionnel ou de l’obligation de réserve.
Il faut rappeler que la qualification de « fiction » ne met en rien l’auteur et son éditeur à l’abri des foudres de la justice. La publication d’un texte litigieux sous le label « roman » n’atténue en effet que très faiblement la responsabilité de l’auteur et de son éditeur si le texte fait référence à des situations ou des personnes réelles.

Enfin, en parallèle des mémoires de criminels, c’est l’autofiction qui est devenue un des genres éditoriaux les plus périlleux judiciairement ; à ce titre elle est bien souvent la victime, avant publication, d’un véritable phénomène d’auto-censure, durant lequel le livre est d’abord soumis à un cabinet d’avocats qui doit d’abord le caviarder pour éviter d’avoir à défendre son auteur à la barre.

Le plus long procès criminel de l’après-guerre

Le 8 octobre 1997, s’ouvre devant la cour d’assises de Bordeaux le procès de Maurice Papon pour complicité de crimes contre l’humanité.
Pendant six mois, historiens, résistants, fils et filles de victimes, hommes politiques vont tenter d’établir le rôle de l’accusé et de Vichy dans l’arrestation puis la déportation de 1690 juifs à Bordeaux et sa région, entre 1942 et 1944.

De la remise en liberté de Papon aux plaidoiries, retour sur les principaux moments et témoignages du procés. Six mois de débats intenses, au terme desquels le haut fonctionnaire sera condamné à dix ans de réclusion criminelle.

L ‘affaire Papon

« L’affaire Papon » a éclaté le 6 mai 1981, entre les deux tours de l’élection présidentielle. Le Canard Enchaîné publiait ce jour-là un article intitulé :

Quand un ministre de Giscard faisait déporter des juifs.

L’hebdomadaire satirique publie ensuite les 13 et 20 mai 1981 des documents signés Papon, qui tendent à prouver sa responsabilité dans la déportation de 1690 juifs de Bordeaux à Drancy, et de-là vers Auschwitz, entre 1942 et 1944.

La Une du Canard Enchaîné du 13 mai 1981. / © F3A
La Une du Canard Enchaîné du 13 mai 1981. / © F3A

Papon, grand serviteur de l’Etat

La révélation qui vise le ministre du Budget de Valéry Giscard d’Estaing, est un coup de tonnerre.
Préfet, maire, député, ministre, Maurice Papon, grand serviteur de l’Etat, a connu durant des décennies les honneurs de la République.

Il est demeuré près de neuf années (1958-1967) à la tête de la Préfecture de police de Paris, en particulier durant la guerre d’Algérie. C’est lui le « patron » lors de la répression des manifestations d’Algériens le 17-20 octobre 1961 (des dizaines de morts) et de celle au métro Charonne, le 8 février 1962 (9 morts) 

 

14 ans d’instruction

Une première plainte est déposée le 8 décembre 1981 pour « crimes contre l’humanité » au nom de la famille Matisson-Fogiel, concernant huit personnes, arrêtées et internées à Bordeaux et exterminées à Auschwitz.

Un Jury d’honneur composé d’anciens résistants rend cependant le 15 décembre une sentence plutôt favorable à Papon.
Il lui reproche d’avoir contribué à des arrestations et déportations, et de ne pas avoir démissionné en juillet 1942, mais conclut qu’il a participé à la Résistance par une attitude « courageuse ».

Après de nouvelles plaintes et l’ouverture d’une information judiciaire en juillet, Papon est inculpé en janvier 1983 de « crimes contre l’humanité ».

► Revoir la déclaration à la presse de Maurice Papon suite à son inculpation le 19 janvier 1983 à Bordeaux :

Bordeaux : déclaration de Maurice Papon en janvier 1983

 Revoir l’interview de Maurice Papon recueillie par Jean-Pierre Dinan le 15 janvier 1983 pour France 3 Aquitaine :

Si j’avais à refaire ce que j’ai fait, je le referai

Bordeaux : Interview de Maurice Papon au micro de Jean-Pierre Dinan le 15 janvier 1983.

 

En 1987, une erreur de procédure du juge d’instruction provoque l’annulation, en février, de toute l’instruction.
La chambre d’accusation de la cour d’appel de Bordeaux est désignée pour reprendre l’affaire.

En 1988, nouvelle inculpation. Recevant à l’Elysée l’association Résistance-Vérité-Justice qui soutient Papon, le président François Mitterrand qualifie l’affaire de « règlement de comptes politique » et la longueur de l’instruction d' »attentatoire à la démocratie ».

En 1996, la chambre d’accusation de la cour d’appel de Bordeaux renvoie Maurice Papon devant la cour d’assises pour complicité de crimes contre l’humanité, contre l’avis initial du procureur général.

Les temps forts

Le plus long procès criminel de l’après-guerre

► Revoir le reportage de Zinedine Boudaoud et Christian Gaudin sur la cérémonie orgnaisée par les parents de victimes de déportations la veille du procès de Maurice Papon le 7 octobre 1997 :

Bordeaux : cérémonie à Mérignac en mémoire des juifs déportés

La remise en liberté pour raison de santé

Maurice Papon, 87 ans, se constitue prisonnier la veille du procès. Dès l’ouverture, le procureur général Henri Desclaux annonce qu’il retient désormais l’intégralité des faits reprochés, dont la complicité d’assassinat, jusque-là exclue.

Le même jour, le principal avocat de Papon, Jean-Marc Varaut, demande sa remise en liberté. Il l’obtient le 10 octobre, pour raisons de santé, sous les protestations des parties civiles.

 Ecoutez les réactions des parties civiles lors de la remise en liberté de Maurice Papon le 10 octobre 1997. Reportage de Jean-François Meekel et Bernard Hosteins :

Bordeaux : procès Papon, réactions à sa remise en liberté

Papon, « persona non grata » dans les hôtels bordelais, est contraint de déménager à plusieurs reprises.

 Revoir le reportage de Philippe Denis et Pierre Dick sur la polémique autour de l’hérgement de Maurice Papon :
Papon, « persona non grata » dans les hôtels bordelais, est contraint de déménager à plusieurs reprises.

► Revoir le reportage de Philippe Denis et Pierre Dick sur la polémique autour de l’hérgement de Maurice Papon :

Bordeaux : procès Papon polémique hébergement

 

De grandes figures du gaullisme à la rescousse

L’accusé reçoit, dans les premiers jours du procès, l’appui de grandes figures du gaullisme, venus témoigner.

Ainsi, Philippe Séguin, ancien président de l’Assemblée nationale, dénonce ce procès comme un prétexte à faire « celui du général De Gaulle et celui de la France ».

L’ex-Premier ministre Pierre Messmer prône le pardon et exonère Papon de toute responsabilité dans la répression de manifestations liées à la guerre d’Algérie, en octobre 1961, alors qu’il était préfet de police. C’est un « procès dans le procès », dit-il.

► Revoir le reportage de Jean-François Meekel et Bernard Hosteins sur le témoignage à décharge de l’ex-Premier ministre Pierre Messmer :

Bordeaux : procès Papon soutien de l’ex-Premier ministre Pierre Messmer

 

Bataille d’historiens

Lorsque la parole est ensuite donnée aux historiens, s’opposent l’Américain Robert Paxton et le Français Henri Amouroux.
Le premier insiste sur la responsabilité des autorités françaises. « Sans l’aide de la police française, les Allemands n’auraient pu repérer les juifs et les arrêter », dit-il.

Pour Henri Amouroux en revanche, « on ne peut pas écrire l’histoire en noir et blanc ».

A l’historien Jean-Pierre Azéma, selon  qui « nul n’était obligé d’aller contre sa conscience », Maurice Papon réplique: « Je n’ai pas démissionné car je voulais rester sur le champ de bataille ».

 Revoir le reportage de Jean-François Meekel sur le témoignage des historiens lors du procès :

Bordeaux : témoignages des historiens Robert Paxton et Henri Amouroux lors du procès Papon

► Revoir les témoignages de Jean Pierre-Bloch, ancien résistant et homme politique, et de Samuel Pisar, écrivain et survivant de la Shoah :

Bordeaux: interviews de Jean Pierre-Bloch et Samuel Pisar au procès Papon 1997

Le 10 janvier 1944, près de 400 juifs de Bordeaux, Libourne, Arcachon et Bayonne sont enfermés dans la Grande Synagogue de Bordeaux, transormée en prison.
Ils seront déportés à Drancy puis à Auschwitz.

© CC by patrick janicek via Flickr
© CC by patrick janicek via Flickr

 

Des témoignages poignants

La cour d’assises de Bordeaux entend ensuite les témoignages, souvent poignants, de parents de victimes dont on projette les photos sur grand écran.

Eliane Dommange, partie civile au procès Papon, tient contre sa poitrine la photo de ses parents déportés à Auschwitz. / © F3A
Eliane Dommange, partie civile au procès Papon, tient contre sa poitrine la photo de ses parents déportés à Auschwitz. / © F3A
Arrestations de juifs à Bordeaux en 1942. / © F3A
Arrestations de juifs à Bordeaux en 1942. / © F3A

Nous sommes des survivants, nous espérons de ce procès d’être des vivants

lance Maurice Matisson, dont huit proches ont été déportés dans un convoi organisé par Maurice Papon.

► Revoir le reportage de Jean-François Meeckel et Bernard Hosteins réalisé lors du procès en décembre 1997 :

Bordeaux: Extrait reportage sur les victimes de Maurice Papon

« Ces évènements d’il y a 50 ans, je n’ai jamais pu les oublier, j’ai vécu avec, c’est une plaie qui ne peut pas se refermer », dit Hersz Librach, dont le cousin, Léon Librach, a été déporté de Bordeaux en 1942.

Je veux bien me repentir, mais de quoi ? De quelle faute ? J’ai eu des insuffisances, des maladresses, j’ai eu des échecs comme un vrai combattant

déclare l’accusé.

► Revoir le reportage sur les parents de juifs arrêtés à Bordeaux et déportés à Auschwitz :

Bordeaux : procès Papon témoignages des enfants de déportés

 

Le verdict

Le 9 mars, commencent les plaidoiries des parties civiles. Me Alain Jakubowicz réclame la perpétuité. Me Arno Klarsfeld soutient que Papon n’a pas eu de volonté meurtrière et que la peine doit être moindre.

Les 18 et 19 mars, le procureur général Henri Desclaux et l’avocat général Marc Robert requièrent 20 ans de réclusion.

Les avocats de la défense, Mes Marcel Rouxel, Francis Vuillemin et Jean-Marc Varaut réclament l’acquittement.
Le procès est interrompu durant trois jours par le décès de Mme Papon.

► Revoir le compte rendu d’audience lors de la plaidoirie de Me Jean-Marc Varaut :

Bordeaux: procès Papon plaidoirie de la défense Me Jean-Marc Varaut

Le 2 avril au matin, après une nuit blanche et dix-neuf heures de délibéré, le verdict tombe : dix ans de réclusion criminelle et la privation des droits civils, civiques et de famille.

► Revoir le reportage de Vincent Calcagni et Jean-Pierre Darot sur le verdict :

Bordeaux : verdict procès Papon le 2 avril 1998

Le 3 avril, en audience civile, Maurice Papon est condamné à verser environ 4,6 MF.

Le 21 octobre 1999, la Cour de cassation refuse d’examiner son pourvoi parce qu’il s’est enfui en Suisse au lieu de se constituer prisonnier la veille de l’audience. La condamnation devient définitive.

Maurice Papon est arrêté, extradé de suisse le jour-même et interné à Fresnes (Val-de-Marne).

En 2000, le président Jacques Chirac rejette les demandes de grâce médicale.

La justice le remettra en liberté le 18 septembre 2002 en raison de son état de santé. Il meurt le 17 janvier 2007.

Maurice Papon malade : son état de santé aura souvent été au cœur des débats lors de son procès à Bordeaux. / © F3A
Maurice Papon malade : son état de santé aura souvent été au cœur des débats lors de son procès à Bordeaux. / © F3A

 

Un procès historique

Le procès de Maurice Papon appartient déjà à l’Histoire. Et l’histoire retiendra que l’ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde a été condamnée pour complicité de crimes contre l’humanité au terme de six mois d’audience. Et rien n’était écrit d’avance…

Pour Me Gérard Boulanger, l’avocat qui déposa les toutes premières plaintes de l’affaire Papon, où il défendit 27 parties civiles, considère que ce procès a bénéficié « d’une fenêtre de tir  » historique unique ».

Ce procès était inenvisageable plus tôt sans une prise de conscience suscitée par les procédures Barbie et Touvier, il était impossible plus tard, estime l’avocat bordelais qui a consacré 17 ans de sa vie et trois livres à l’affaire.

C’est le procès d’un crime de bureau, d’un tueur stylographique, le seul de ce genre en France sur des crimes contre l’humanité

selon Me Gérard Boulanger interrogé le 29 septembre 2017 par nos confrères de l’AFP.

20 ans après le procès, la plupart des acteurs du procès sont décédés, notamment Michel Slitinsky, sans lequel le procès n’aurait pas pu avoir lieu.

La revue de presse du verdict du procès Papon

 

Que reste-t-il, 20 ans après du procès Papon ?

A cette question, Me Boulanger répond :

Sur le leg, j’avais plaidé à l’époque qu’après le verdict, l’Histoire de France ne serait plus la même. Cela a pu être le cas après coup, aujourd’hui je ne suis pas si sûr.

Car depuis, même s’il reste de la mémoire, on vit une drôle d’époque où un évèvement chasse l’autre. et je serais curieux de voir une enquête sur « Qu’évoque pour vous le nom de Papon ? » J’aurais peur d’être déçu ».

► Revoir le reportage de Guillaume Decaix sur le procès Papon, 20 ans après :

Bordeaux : procès Papon, 20 ans après

Dans les archives du procès Barbie

À l’occasion du 30e anniversaire de la condamnation de Klaus Barbie pour crime contre l’humanité, les archives du procès ont été ouvertes par les ministres de la justice et de la culture. Découverte du fonds avec le directeur des archives départementales de Lyon.

Les locaux des archives départementales du Rhône.

ZOOM 

Les locaux des archives départementales du Rhône. / Bruno Amsellem/Divergence pour La Croix

Pieds de basalte, corps de métal couleur or, tête de verre. Dans le quartier d’affaires de la Part-Dieu à Lyon, non loin de la bibliothèque municipale, le bâtiment des archives départementales du Rhône attire la lumière, de jour comme de nuit. Le long de la ligne de tramway, ses mensurations offrent une image de la profondeur du temps : trois cubes de six niveaux, quasiment 14 000 m2 dont plus de 8 000 occupés par les magasins d’archives. Depuis deux ans, l’œuvre de l’architecte Bruno Dumetier abrite le travail minutieux opéré par les archivistes du Rhône depuis la seconde moitié du XIXe siècle. 42 kilomètres de documents datés de 861 à nos jours dont sept mètres linéaires désormais accessibles à tous : les archives du procès de Klaus Barbie, versées en 2011 et ouvertes au public le 3 juillet dernier.

Pour accéder au magasin 10, il faut quitter la transparence du bureau de Bruno Galland, conservateur général du patrimoine, médiéviste et directeur des archives départementales. Longer un couloir gris dont le sol recouvert de moquette rappelle que le labeur ici s’effectue en silence. Emprunter l’un des ascenseurs qui relient les étages supérieurs vitrés aux « cubes » où le papier est à l’abri de la lumière extérieure. Et enfin, au niveau 6, en salle 10, actionner le système d’ouverture et faire coulisser la lourde porte rouge – seule touche de couleur dans cet univers monochrome.

Sur les rayonnages sont posées d’épaisses boîtes grises contenant les 94 articles du fonds, classés et rangés dans d’uniformes pochettes beiges, sous la cote 4544W. Entre deux étagères métalliques, Bruno Galland plante un tout autre décor.

5 février 1983. Retrouvé en Bolivie grâce à l’acharnement de Beate et Serge Klarsfeld et finalement expulsé, Klaus Barbie arrive à Lyon et est écroué à la prison de Montluc où il a sévi pendant la Seconde Guerre mondiale. Déjà jugé et condamné par contumace en 1952 et 1954 pour crimes de guerre, il bénéficie de la prescription pénale qui ne permet pas de mettre à exécution une condamnation criminelle prononcée depuis plus de vingt ans. Il sera donc jugé par une juridiction de droit commun et, pour la première fois en France, pour crime contre l’humanité, imprescriptible depuis 1964.

À la justice revient la lourde tâche de rechercher des exactions oubliées dans les précédentes poursuites, susceptibles de recevoir cette qualification, et d’autoriser un troisième procès, cette fois en présence du « boucher de Lyon ». Trois chefs d’accusation sont retenus : la rafle de la rue Sainte-Catherine le 9 février 1943 ; l’enlèvement des enfants de la colonie juive d’Izieu le 6 avril 1944 ; et l’organisation d’un convoi ferroviaire à destination des camps de la mort le 11 août 1944.

Au hasard, Bruno Galland se saisit d’une boîte, et raconte. Toutes ces archives proviennent de la cour d’assises du Rhône, elles contiennent l’ensemble des pièces rassemblées pendant l’instruction, entre l’arrivée de Klaus Barbie sur le sol français jusqu’à sa comparution quatre ans plus tard. On trouve les premiers interrogatoires, les premières confrontations ou encore les courriers envoyés aux autorités judiciaires. On trouve aussi les documents relatifs à l’organisation matérielle du procès et une importante documentation.

On peut lire la volonté du procureur général Pierre Truche de « faire de ce procès hors norme un procès ordinaire, souligne le conservateur. Ce que montrent ces archives, c’est le respect scrupuleux de toutes les étapes de l’instruction, les précisions exigées des parties civiles, l’attention portée à la défense et aux demandes de l’accusé, notamment lorsqu’il refuse de siéger, malgré les pressions et les courriers indignés de certaines victimes. » Sur l’un des tout premiers procès-verbaux, un nom se détache : Me Alain de la Servette, bâtonnier de l’ordre des avocats au barreau de Lyon, qui s’est autodésigné pour assister l’officier allemand « afin de ne pas imposer cela à l’un de ses collègues ». Avant même la célèbre « défense de rupture » de Jacques Vergès, on perçoit l’argumentation de l’inculpé. Et au bas des feuillets administratifs, l’évolution de sa signature : Altmann devient Barbie.

Mais à la lecture des dépositions, c’est la parole des victimes qui emplit soudain la pièce et prend à la gorge. Des mots tapés à la machine naissent des images, pour longtemps dans l’esprit de ceux qui les lisent. Le 28 mars 1983 à 14 heures 30, Fortunée Benguigui, mère de trois enfants d’Izieu, déclare devant le juge d’instruction Christian Riss : « Alors que je me trouvais à Auschwitz, j’ai reconnu un jour un pull-over qui m’avait été tricoté par ma nièce en Algérie, qui était autrefois porté par mon fils Jacques, et qui ce jour-là était porté par le fils de la doctoresse du camp. J’ai bien examiné ce pull-over, et je l’ai formellement reconnu à certaines caractéristiques de laine et de bouton. »

Le 20 juillet 1983 à 10 heures, face à Klaus Barbie pour la première fois, Simone Lagrange, âgée de 13 ans au moment de son arrestation, frotte les ongles de ses mains sur le revers de sa veste : « Il faisait cela chaque fois qu’il venait de frapper, particulièrement lorsqu’il avait du sang sur les mains. »

Les premières confrontations ont lieu dès le mois de mai 1983, quarante ans après les faits mais à peine quelques mois après l’arrestation du chef de la Gestapo de la région lyonnaise. « Les parties civiles n’ont pas eu le temps de se préparer alors qu’il s’écoulera ensuite deux ans avant qu’elles témoignent au procès », poursuit l’archiviste à voix basse.

Cinq étages en dessous de la salle 10, sur les écrans installés pour l’exposition consacrée au 30e anniversaire du procès, on peine à se détacher des visages de ces mêmes témoins devant le tribunal. La caméra semble avoir tout capté de ces instants : regards hauts, tremblements de voix, mains crispées sur la barre… C’est l’autre spécificité du procès Barbie. Pour la première fois, conformément à la loi Badinter votée en 1985, il a été intégralement enregistré. Conservées à l’Institut national de l’audiovisuel, les 145 heures de tournage ont fait l’objet de plusieurs montages et d’une large diffusion, créant une « véritable onde de choc dans l’opinion française », selon l’historienne Dominique Missika qui a dirigé une édition d’extraits pour Arte en 2011.

Dans une vitrine de verre, un sceau en métal rouge intrigue. Le cachet est celui des Archives nationales de Washington et retrace l’histoire de l’une des pièces maîtresses de l’accusation : le télégramme du 6 avril 1944. À 20 h 10, Klaus Barbie rend compte de la rafle des enfants d’Izieu.

Découvert par Serge Klarsfeld dans les archives du Mémorial de la Shoah, contesté par la défense mais confirmé par cette copie conforme venue des États-Unis, le « télex d’Izieu » passa de main en main le jour du procès avant de constituer une preuve irréfutable.

Juste à côté, le document administratif en date du 12 février 1943 qui permit d’établir l’implication de l’officier nazi dans la rafle de la rue Sainte-Catherine. « Le procès Barbie, c’est celui de la parole des témoins mais c’est aussi celui des archives car l’on s’est appuyé sur des documents écrits pour fonder deux chefs d’accusation sur trois, insiste Bruno Galland. Une “soif d’archives” émerge alors qui amènera notamment le cardinal Albert Decourtray à décider, en 1989, d’ouvrir aux historiens celles du diocèse de Lyon afin de faire toute la lumière sur les relations entre Paul Touvier et l’Église ».

Dans l’attente d’être lues, les archives du procès Barbie témoignent de la force probatoire de l’écrit. Elles disent aussi la longue détermination des officiers de justice et des survivants. Surtout elles dévoilent ce que les images ne peuvent montrer, ce qui précède l’audience et ouvre à ce qui la dépasse. Bien plus que l’instruction du procès, elles en offrent la trace.

Béatrice Bouniol

Un notable égorgé, et une ville en émoi : retour sur l’affaire Fualdès

Comment « le plus beau scandale judiciaire du XIXe siècle » a marqué l’histoire de Rodez.

 


L’affaire Fualdès naît au matin du 20 mars 1817, sur les rives de l’Aveyron, au pied de la ville de Rodez. On retrouve le corps d’un homme, la gorge tranchée, saigné à blanc. Celui d’Antoine Bernardin Fualdès, un notable à la retraite, ancien procureur impérial sous Napoléon Ier.

Rapidement, dans la ville apparaissent deux indices : ici, la canne du gentilhomme ; là, dans une petite rue étroite, un mouchoir de femme, près de la demeure de plusieurs familles modestes. Au rez-de-chaussée vivent le couple Bancal et ses cinq enfants, dans une vingtaine de mètres carrés. La rumeur enfle dans Rodez : pas de doute, c’est là, dans cette maison mal famée, qu’un crime a eu lieu. Le juge ordonne des perquisitions. On ne trouve rien, pas de traces, pas de couteau de boucher ensanglanté qui aurait servi à tuer Fualdès. Interrogés, le père, la mère et la fille aînée nient.

Trajet du corps de Fualdès

Mais la rumeur les accable : la canne, Antoine Bernardin Fualdès l’aurait perdu pendant son agression. Ce mouchoir, c’est forcément un bâillon. En réalité, celui-ci appartient à Anne Benoît, une blanchisseuse qui vit dans un autre étage de la maison Bancal avec son concubin, un dénommé Collard. Ancien soldat, travailleur agricole, Collard a été justement aperçu dans une taverne avec trois autres personnages de basse extraction – dont un certain Bousquier – le soir du crime. C’est celui-ci, le premier, qui avoue, entraînant les autres avec lui.

Qui donc a pu recruter quatre malfrats pour ce crime abominable ? Le doute se porte sans tarder sur deux proches de Fualdès, Joseph Jausion et Bernard-Charles Bastide-Gramont. Bastide, propriétaire terrien, logeait souvent chez son ami intime Fualdès lors de ses passages à Rodez. Le jour de l’assassinat, il venait discuter affaires. Des passants présents dans la ville cet après-midi-là affirment avoir entendu Bastide dire à Fualdès : « Croyez-vous que je veuille vous faire du tort ? Je cherche des moyens pour vous faire votre compte ce soir. » Étrange propos, propice à toutes les interprétations. La rumeur avance bien vite qu’il s’agit d’une histoire d’argent. Reste Jausion. À peine apprend-il la terrible nouvelle au matin qu’il se précipite dans les appartements de Fualdès. Et pour voir si l’on n’a rien dérobé, il ouvre de force son secrétaire. Grave erreur, car le fils Fualdès, dépêché sur les lieux, annonce que des papiers et de l’argent auraient été volés. Voilà bien la « preuve » de la culpabilité de Jausion.

Ainsi, Fualdès aurait été kidnappé par Bastide-Gramont et Jausion, puis conduit avec un mouchoir en guise de bâillon jusqu’à la modeste demeure. Là, les deux hommes l’auraient tué sous les yeux de la famille Bancal, complice. Puis, le corps aurait été récupéré et jeté dans la rivière par Collard, Bousquier, et leurs deux autres comparses. C’est en tout cas ce scénario qui figure dans l’acte d’accusation du tribunal.

Bernard-Charles Bastide-Gramont conduisant le corps de Fualdès jusqu’au fleuve Aveyron

Tandis que les parents sont placés en prison, les enfants Bancal sont envoyés à l’hospice. On tente de recueillir la parole de ces gamins, âgés de cinq à onze ans. Une cuisinière de l’hospice témoigne. À l’entendre, le petit garçon Bancal lui aurait affirmé que le sang de la victime avait été récupéré par ses parents, avant d’être donné au cochon, « qui n’aurait pas tout bu ». Comment le fils Bancal a-t-il pu voir une telle chose ? On ne posera jamais la question. En revanche, de récit en récit, l’anecdote devient légende, encore vivace deux cents ans plus tard. Chacun y va de sa théorie, jusqu’à dire que l’arme du crime n’est autre que le couteau à pain de la famille Bancal, payée pour se taire. D’ailleurs, dans cette maison, ne trouvait-on pas des prostituées ? Et Fualdès ne les fréquentait-il pas ? Et ainsi de suite.

Le 18 août 1817, cinq mois après la mort de Fualdès, s’ouvre le premier procès. Onze accusés comparaissent devant le tribunal de Rodez. Plus de trois cents témoins – dont les trois quarts à charge – sont de la partie. Une victime de plus est à déplorer : le père Bancal, mort de maladie en prison. Les audiences durent près d’un mois, au terme duquel la mère Bancal, Bastide, Jausion et Collard sont condamnés à mort, Anne Benoît aux travaux forcés, tandis que Bousquier s’en sort avec une peine d’un an d’emprisonnement.

Chose rare : l’intégralité des actes du procès est publiée, et ce, avec le sceau officiel du procureur royal. Pourtant, la population s’insurge : « On ne dit pas tout », « les vrais coupables ne sont pas là ». Hasard du destin, un vice de forme du greffier permet de casser le procès. Il faut tout recommencer, et le tribunal se déplace à Albi.

C’est là que surgit en pleine lumière l’un des personnages emblématiques de l’affaire, qui lui donne une tournure romantique. Car tandis qu’on massacrait le gentilhomme dans la sombre cuisine des Bancal, une femme se serait trouvée cachée dans un coin. Et elle aurait tout vu. Voici venir Clarisse Manson, née Enjalran, ex-femme d’un officier, divorcée après avoir trouvé l’amour « trop fade pour elle ». Un véritable personnage, en phase avec le romantisme qui fit les beaux jours de ce début du XIXe siècle. Interrogée successivement par le préfet, le commissaire et les juges, son discours est changeant, brouillé, ambigu. Si elle est déjà présente lors du premier procès en qualité de témoin, elle n’avance rien de probant. Mais début janvier 1818, entre les deux procès, Clarisse Manson fait paraître ses mémoires, rédigés en quelques mois. Son livre, avare en révélations, va pourtant se répandre dans le pays, avant d’être traduit à l’étranger, donnant un écho encore plus retentissant à cette affaire.

Clarisse Manson

Le second procès Fualdès se tient du 25 mars au 5 mai 1818 à Albi – avec 350 témoins, et dans une ambiance survoltée. Cette fois, on scrute l’affaire de partout. Les publications des actes du procès se répandent à travers le pays, et même à l’étranger. Alors que la censure fait rage dans la France de Louis XVIII, on valide la publication d’ouvrages sur l’affaire. Chacun y va de son hypothèse. La justice autorise des portraitistes à venir voir les accusés dans leur cellule – spécialement la famille Bancal, dépeinte avec les traits les plus éloquents, comme si leur culpabilité affleurait sur leur visage.

Des amateurs se muent en experts, tracent des plans, écrivent à la justice pour expliquer ce qui, selon eux, se serait vraiment passé. On voit même surgir des cabinets de cire, représentant les grands instants de l’affaire. « C’est le début de l’imagerie de crime », analyse Aurélien Pierre, directeur du musée Fenaille, à Rodez.

Dans les classes populaires, pas encore complètement alphabétisées, on chante la complainte de Fualdès. Les gazettes, elles, s’emparent du sujet, et envoient des rédacteurs sténographes sur place afin de diffuser des comptes rendus – à mi-chemin entre la chronique judiciaire et le récit criminel, dans ce qui n’est pas encore un métier à part entière. Ainsi, Henri de Latouche, plume friande de scandales pour la Gazette de France, décrit Rodez, « une des plus anciennes et tristes villes », comme un endroit sordide, coupe-gorge, où l’on voit voleter les chauves-souris autour de la cathédrale.

Au procès d’Albi, Mme Manson est au centre de toutes les attentions, enchaînant les envolées lyriques, les interpellations de prévenus et les évanouissements. Désormais mise en cause, elle décide d’avouer ce que tout le monde attend : oui, Bastide et Jausion ont bien organisé le meurtre de Fualdès, qui eut lieu dans la cuisine des Bancal. Au terme du procès, trois condamnations à mort sont confirmées : Bastide-Gramont, Jausion et Collard. Bousquier et Mme Manson sont relaxés.

Pendant encore quelque temps, le pays vibrera au son des rumeurs. Le grand public aura même droit à un troisième procès, qui n’aboutira sur aucune condamnation. À Paris, dans certains cafés, on fait venir en spectacle des protagonistes de l’affaire ou des sosies, présentés comme des bêtes de foire. Et Bousquier, celui-là même qui le premier raconta l’horrible crime, se retrouve à travailler comme guide « touristique » dans un cabinet de cire de la capitale qui reconstitue la scène de l’assassinat.

Jausion, Manson et Bastide

Le problème – car il y en a un, et il est de taille –, c’est que cette histoire est un mensonge. De l’enlèvement à l’égorgement dans la maison Bancal, en passant par Mme Manson, « tout est faux », selon l’historien aveyronnais Jacques Miquel, authentique fualdesologue. « En vérité, encore aujourd’hui, on ne sait pas qui a tué Fualdès », résume le spécialiste.

Car la mécanique infernale de l’affaire n’a reposé que sur une accumulation de rumeurs. Le mobile financier ? Jausion et Bastide n’avaient pas de problèmes d’argent. Mais alors pourquoi tant de témoins disent-ils les avoir aperçus sur les lieux du meurtre ? Deux habitants de la maison Bancal, M. Saavedra, ancien juge, réfugié espagnol, et sa femme, affirment de leur côté n’avoir rien entendu ce soir-là, sauf « la mère Bancal qui faisait faire la prière à ses enfants ». Les juges ont considéré qu’il s’agissait d’un faux témoignage. Le fils de Fualdès lui-même a reconnu la mécanique infernale dès le procès d’Albi : « Dès les premiers instants, l’opinion enveloppa, dans ses mille bras, Bastide et Jausion, comme principaux instigateurs du crime ; et cette opinion, malgré les intrigues et les machinations, ne les a plus lâchés. »

Le témoignage le plus capital, celui de Mme Manson, s’écroule lorsqu’à la veille de sa mort, en 1825, elle confie à ses proches ne rien savoir de l’assassinat de Fualdès. Elle avoue même ne pas avoir été présente le soir de sa mort. Cent ans plus tard, Edmond Locard, l’un des fondateurs de la criminalistique, conclura : « Il est pour moi hors de doute qu’aucun des condamnés dans l’affaire Fualdès n’a joué le moindre rôle dans l’assassinat de Fualdès (…), qui constitue « le plus beau scandale judiciaire du XIXe siècle. » »

La gazette de Paris revient sur l’affaire Fualdès en 1859

Aujourd’hui encore, hormis la découverte du corps de Fualdès dans l’Aveyron, on ne sait pas grand-chose de la mort de l’ancien procureur. Rien ne permet de dire qu’il a été conduit dans la maison Bancal. Rien ne prouve qu’il a été tué avec un couteau. Obnubilés par la rumeur publique, les enquêteurs ont laissé de côté les autres pistes potentielles – sans manquer de condamner à mort trois personnes sans doute innocentes : Collard, Jausion et Bastide.

Alors quoi ? Crime crapuleux ? Suicide ? Piste politique ? « Assez étrangement, on a mis en cause les amis de Fualdès, mais on n’a pas cherché ses ennemis », remarque Jacques Miquel. Parmi eux, les ultra-royalistes semblent tout désignés. En effet, Fualdès avait partagé les idéaux révolutionnaires puis impériaux. Le magistrat n’avait perdu ses fonctions de procureur qu’avec la chute de l’Empire en 1815. Une période troublée, durant laquelle de nombreux projets de vengeance mûrirent chez les partisans de la monarchie.

Loin de freiner la rumeur, le pouvoir a agi délibérément pour la propager, la diffuser, le récit lui convenant parfaitement. L’histoire telle qu’elle a été admise après le procès d’Albi protégeait les royalistes, faisait frémir les bourgeois et vibrer le petit peuple. Comme pour beaucoup de faits divers, elle révèle un visage particulier de cette France post-impériale, des débuts de la Restauration.

Bien sûr, ce n’est là encore qu’une hypothèse – certains affirment que l’affaire Fualdès ne serait qu’une sombre histoire de libertinage ayant mal tourné… Aujourd’hui, deux siècles après l’égorgement d’un ancien procureur impérial à la retraite, on peut dire avec une quasi-certitude qu’on ne saura sûrement jamais qui décida de l’assassiner dans la nuit du 19 mars 1817, à Rodez.


Pour aller plus loin, lire : L’affaire Fualdès, le sang et la rumeur, Éditions du Rouergue, 2017
Écouter : La marche de l’histoire, France Inter
Voir : le webdoc réalisé par le musée Fenaille de Rodez pour le bicentenaire de l’affaire

qu’est ce qu’une cour d’assises spéciale ?

Le Figaro revient en trois points sur cette juridiction d’exception en France, qui statue notamment sur les crimes en matière de terrorisme.

 

• Histoire

En 1986, plusieurs terroristes du groupe Action directe sont jugés par la cour d’assises de Paris. Cette dernière est composée de neuf jurés citoyens, tirés au sort pour l’occasion. Au cours d’une des audiences, les accusés profèrent des menaces à l’encontre des jurés. Le lendemain, cinq d’entre eux sont absents du procès, qui est reporté à une date ultérieure.

À la suite de cet événement, la loi du 9 septembre 1986 est votée. Elle permet d’étendre le champ d’action de la cour d’assises spéciale – créée en 1982 pour juger les crimes commis par les militaires – aux crimes et délits commis en matière de terrorisme.

Son champ d’action a, depuis, été à nouveau élargi:

– au trafic de stupéfiants
– à la prolifération d’armes de destruction massive et de leurs vecteurs
– à l’atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation: trahison, espionnage et atteinte à la défense nationale.

• Composition

Contrairement à la cour d’assises, la cour d’assises spéciale est uniquement composée de magistrats professionnels. Ici, pas de jurés tirés au sort, pour éviter de reproduire les événements de 1986.

On compte un président et quatre assesseurs en première instance, six en appel. «Les assesseurs sont désignés soit parmi les conseillers de la cour d’appel, soit parmi les présidents, vice-présidents ou juges du tribunal de grande instance du lieu de tenue des assises. Lorsqu’elle juge des mineurs âgés de 16 ans au moins, deux des assesseurs sont désignés parmi les juges des enfants du ressort de la cour d’appel», précise le sénateur Michel Mercier (MoDem) dans un rapport rendu fin 2016.

Le nombre d’assesseurs a été réduit en février 2017 pour permettre d’«audiencer un plus grand nombre d’affaires terroristes et d’améliorer le fonctionnement du tribunal de grande instance de Paris, qui serait substantiellement moins mobilisé pour composer les cours d’assises», expliquait le Sénat en janvier.

Infographie Le Figaro.
Infographie Le Figaro. Service Infographie Le Figaro

• Fréquence

Tous les jugements de la cour d’assises spéciale ont lieu à Paris «afin de permettre une centralisation du traitement de ces affaires», selon le Sénat. L’instance traite «un peu moins d’une dizaine d’affaires par an», indiquait l’ex-procureur de la République, Ulrika Weiss, en janvier dernier. La cause: des audiences longues, «entre 2 et 12 semaines», selon Michel Mercier. Selon l’ancien Garde des sceaux, la cour spécialement composée devrait ainsi juger «au moins sept dossiers» en 2017.

» Retrouvez ci-dessous des procès célèbres jugés par la cour d’assises spéciale de Paris:

» Les provocations de la cellule terroriste «Cannes-Torcy»

» Attentat: trois Corses condamnés à des peines de 5 à 8 ans de prison

» 43 ans après l’attentat du Drugstore Publicis, le procès de Carlos s’est ouvert

» Ils avaient braqué un postier pour financer leur «djihad»

 

Lire l’article dans son intégralité sur lefigaro.fr

Assassinat du procureur Fualdès : deux siècles de sang et d’encre

Jour pour jour. Le 19 mars 1817, le procureur de la République de Rodez est assassiné. Deux cent ans après, le mystère plane toujours sur cette affaire criminelle. La première à trouver un écho si retentissant dans la presse, notamment.

19 MARS 2017 / 17H43

Mercredi 19 mars 1817, le procureur impérial de Rodez, Antoine-Bernardin Fualdès quitte son domicile ruthénois, un dossier sous le bras. Il est aperçu tandis qu’il traverse la place de la cité.

Le lendemain, au petit matin, un meunier découvre son corps flottant dans les eaux de l’Aveyron. La gorge du procureur est tranchée. Immédiatement, le procureur est identifié. Dans les heures qui suivent, le bruit court dans les rues de Rodez. Et avec, les rumeurs les plus folles. Rapidement, l’enquête mène les policiers du côté de l’actuelle rue Séguy, à l’ombre de Notre-Dame. La maison Bancal est retournée, fouillée. Ses occupants, sondés puis arrêtés. Le père Bancal se suicidera en prison, avant même la tenue du premier procès, en août 1917. Un premier procès qui verra se succéder des centaines de témoins à la barre du tribunal de Rodez. Deux autres suivront, à Albi.

Peine capitale

À l’issue de ces procès hors norme, trois têtes tomberont. Deux autres suspects sont condamnés à la perpétuité. Pourtant, celle qui est devenue « l’affaire Fualdès » a un goût d’inachevé. Jamais elle n’aura été réellement close. Et pour cause, nul ne sait réellement « qui » a tué Fualdès. Les mille et un témoignages, les heures d’audition, les ragôts populaires et la passion qui ont entouré cette affaire criminelle n’auront suffi à éclairer les juges.

« Erreur policière », « erreur judiciaire » : voilà ce dont on retient de la première affaire criminelle médiatisée de l’Histoire.

Chauve-souris

Médiatisée, elle l’a été grâce à la plume – longtemps maudite à Rodez – du journaliste parisien Henri de Latouche. Connu comme le loup blanc dans la capitale, Henri de Latouche assume son attrait pour les affaires à scandale… et les femmes. Il est envoyé à Rodez lors du premier procès, par son éditeur, un certain Pillet. « Je connais votre talent de journaliste. Vous trouverez à Rodez, si j’en crois mes informateurs, matière à libérer vos penchants pour le mystère et l’investigation. »

Dès lors, Henri de Latouche livre l’affaire Fualdès aux lecteurs, toujours plus nombreux, au jour le jour. Comme un feuilleton dont il sera le précurseur.

Carte postale

Au fil de ses lignes, de Latouche dépeint un Rodez sordide. Des ruelles coupe-gorge. Et croit voir voler des chauves-souris autour du clocher de la cathédrale. Une carte postale à faire froid dans le dos, qui collera longtemps à la ville de Rodez.

Parce qu’il a recueilli les Mémoires de Clarisse Manzon, l’une des témoins-clé des procès, -qui s’arracheront à Paris- et qu’il lui a laissé miroiter une belle carrière à la capitale, le journaliste de Latouche a eu, lui aussi, une influence évidente dans l’affaire Fualdès.

La belle mythomane

En se rapprochant de la « belle mythomane », de Latouche flirte avec l’ambiguïté. À se demander si les multiples rebondissements dans les témoignages de la dame Manzon n’ont pas été montés de toutes pièces pour alimenter les chroniques du sténographe.

Lors du deuxième procès, le premier dans le Tarn – demandé par la défense sur un vice de force imputable aux greffiers -, la « Manzon » est au centre de l’attention. Elle y est traduite comme accusée, devant la cour d’assises, et non plus comme témoin. Une décision de la cour royale de Montpellier due à ses « éternelles variations » et ses « extravagantes exclamations ».

Son témoignage est d’abord pris très au sérieux par les juges. Leur espoir est vite douché. A coup de malaises à répétition quand la cour se montre pressante, et de rétractations, la « Manzon » donne au procès une dimension déconcertante. Sur laquelle de Latouche a surfé sans complexe ni retenue. Mais qui n’a nullement éclairé juges et jurés, plongés pour toujours, dans une sombre incertitude.

L’association Rutènes en scène renouvelle ses spectacles estivaux. Quatre représentations de « Qui a tué Fualdès ? » auront lieu les 26, 27, 28 et 29 juillet sur la place Foch à Rodez. Plus d’informations sont à venir dans les colonnes de Centre Presse dans les prochaines semaines et prochains mois, évidemment.

SOURCE

Vidal, le tueur de femmes. Une biographie sociale

Information publiée le 26 février 2017 par Marc Escola

Vidal, le tueur de femmes – Une biographie sociale
Philippe Artières, Dominique Kalifa

Date de parution : 02/03/2017 Editeur : Verdier (Editions) Collection : Verdier Poche ISBN : 978-2-86432-922-0 EAN : 9782864329220 Format : Poche Présentation : Broché Nb. de pages : 365 p.

 

En décembre 1901, Henri Vidal, un hôtelier de Hyères âgé de 34 ans, agresse à coups de couteau deux prostituées, puis assassine une autre fille publique ainsi qu’une jeune Suissesse. Arrêté parce qu’il voyageait sans billet, celui que le pays surnomme très vite « le Tueur de femmes » est condamné à mort par la cour d’assises de Nice, puis gracié et envoyé au bagne de Cayenne où il meurt en 1906.

Dès ces crimes commis, l’assassin devient l’objet d’une imposante production discursive : faits divers, chroniques judiciaires, témoignages, expertises, ainsi qu’une autobiographie rédigée en prison. À partir de ces matériaux, et sans rien ajouter aux paroles des contemporains, les auteurs ont réalisé un montage qui permet de dérouler le film de cette existence, mais qui montre aussi comment une société, dans sa diversité et ses contradictions, construit la figure d’un criminel.

Publié en 2001, longtemps indisponible, ce livre singulier, dont le forme suscita l’étonnement, interroge à la fois l’écriture du passé, la nature du récit biographique, les incertitudes et la fragilité de l’histoire.

Vieille canaille

Une exposition retrace les débuts du magazine à sensation Détective, créé en 1928 par Gallimard pour assurer ses arrières. Le fouineur fut d’emblée des plus lucratifs.

Aujourd’hui étalé à longueur d’émissions télévisées, survivant dans des journaux spécialisés en perte de vitesse, le fait divers a connu de beaux jours depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les affaires criminelles ont enflammé les foules. Le procès de Jean-Baptiste Troppmann, un jeune mécanicien qui a atrocement mutilé et assassiné une famille de huit personnes en 1869, a tenu pendant quatre mois les Français en haleine. Le fait divers s’est infiltré progressivement dans les pages des journaux populaires, comme Le Petit Journal. Les grands quotidiens n’y échappèrent pas. La voie était dégagée pour l’émergence d’une presse à sensation. Titres racoleurs, couvertures sanglantes, articles gonflés par l’imagination fertile des journalistes et photos chocs au ton sépia ont fait le succès de Détective, « le grand hebdomadaire des faits divers », créé en 1928. Après Montpellier et Nîmes, une exposition prend ses quartiers parisiens à la BiLiPo. Un très beau catalogue, riche en photos et archives inédites, dévoile les coulisses de l’hebdomadaire et s’interroge sur cette « fabrique de crimes » qui a mauvaise presse.

À la fois journal et magazine, Détective (1) a bien rempli les caisses de la citadelle Gallimard. Gaston Gallimard l’a niché dans une filiale, les Publications ZED, destinée à la création de journaux et indépendante de l’honorable maison. La littérature, somme toute, peut bien aussi trouver sa source dans les drames de la vie, les entrailles psychologiques les plus sombres et les pulsions violentes. Ancien juré, André Gide y a puisé son inspiration. Ses Souvenirs de la cour d’assises (1914) racontent cette expérience. Il a ensuite construit Les Faux-monnayeurs (1925) à partir de deux faits divers. Et de 1926 à 1928 La NRF a accueilli une chronique fait-diversière de Gide, nourrie d’une documentation abondante.

« De l’épicerie par nécessité »

Si Gaston Gallimard fut l’initiateur de Détective, son inventeur est Henri La Barthe, patron d’un cabinet de détectives au nom ronflant, « l’International Detective Company » – Paris n’est pas « Chicago la capitale du crime » (une du premier numéro). De son vrai nom, André-Claude Bouillet, il a aussi comme surnom Ashelbé (pour HLB, les initiales de son pseudonyme). Sa petite feuille professionnelle, Le Détective, riche en anecdotes, cas pratiques et nouvelles, stagne. Il rêve de l’ouvrir aux nouvelles techniques de police scientifique. En juin 1928, Gallimard convie les deux frères Kessel à un déjeuner avec Ashelbé. Ceux-là connaissent le milieu montmartrois, les nuits de Paris. Georges, noceur, flambeur, dilettante, s’occupe sous le nom d’emprunt de Jean Sorgues d’une collection de littérature, « Les Chefs-d’oeuvre du roman-feuilleton ». Joseph est un écrivain talentueux et lancé que Gallimard souhaite s’attacher. Ashelbé voit grand, et l’éditeur a besoin de garantir, grâce à des auteurs et publications grand public l’assise financière de sa maison. Gestionnaire avisé, il expose aux actionnaires le projet de Détective, qui « servirait en quelque sorte de véhicule à toute notre production ». Nouvelle justification adressée en 1946 à Paul Claudel : « C’est de l’épicerie par nécessité. […] Ce qui vous paraît de l’extérieur une dispersion n’est qu’une nécessité commerciale et de trésorerie, au bénéfice de ce qui compte. »

L’aventure commence, à brides abattues. L’éditorial du numéro un « Partout… pour tous » promet d’explorer l’envers du décor, tout ce qu’on ne voit pas : « Détective ? D’après son sens étymologique, celui qui enlève le toit. Détective enlèvera tous les toits, surtout ceux qui sont trop couverts. Détective découvrira tout ce qu’il est nécessaire de découvrir pour le bien public. » Avec « un oeil sur toutes les serrures, l’oreille à tous les vents », l’équipe promet dépaysement, exotisme et émotions corsées : « Vous serez au centre du monde, au coeur des drames de la vie : les nuits de Chicago, les bouges de Singapour, tous les ghettos, Whitechapel, les secrets du Pôle, les truquages, les intrigues des salons, des Cours, des ministères. » Le succès est « foudroyant », le tirage s’envole à 500 000 exemplaires en six semaines. Détective a conquis pendant douze années un public essentiellement populaire. Des écrivains y collaborent : deux Montmartrois de service, Francis Carco (série sur les « prisons de femmes ») et Pierre Mac Orlan (reportage sur « les rues secrètes »), Paul Morand, Georges Simenon, Emmanuel Bove. Au sommaire : plongées dans les bas-fonds (« les plaisirs dangereux »), récits sur la pègre américaine ou marseillaise, enquêtes sur les trafics internationaux, grandes affaires criminelles (visages blêmes et suicidés), enquêtes politiques (Stavisky) et sociales (« la prostitution, troublante énigme », la traite des Blanches), dénonciation de la montée du nazisme (« Hitler, Goebbels et Goering, tous les trois fous »). Le fait divers forme un tout complet et se lit comme un conte. Même les mots croisés sont adaptés : une grille a la forme d’une dague, sur une autre, les carrés noirs dessinent un pistolet ou un malfrat à chapeau.

Popaul, ancien bagnard, à la comptabilité

La vie de la rédaction est agitée. Les reporters vont et viennent d’un voyage à l’autre. Georges Kessel, le premier directeur, est renvoyé en 1932 pour avoir confondu les ressources de Détective et les siennes ; un professionnel, Marius Larique, lui succède. Dévoué corps et âme, il s’estime mal récompensé et s’en plaint dans une lettre à Gaston Gallimard, qui a fondé deux autres hebdomadaires, Voilà en 1931 et Marianne en 1932, son « enfant chéri » confié à Emmanuel Berl. Il se montrerait injuste envers Détective, qui est « un bon soutien de famille, tout de même, rude et bon travailleur, sans caprices, sans frénésies érotiques ».

On est bon pour quelques frayeurs au siège du journal, qui est le dépôt de livres des éditions, au 35, rue Madame. Les reporters (Paul Bringuier, Henri Danjou, Marcel Montarron) s’exercent au tir au pistolet. Ils manquent de tuer le concierge : les calibres étaient chargés à balles réelles ! Armés d’un stylo, ils combinent investigation, sur le modèle d’Albert Londres, et tendance à la jobardise et à la mystification. Parmi leurs accointances, d’anciens bagnards… Qu’à Dieu ne plaise ! Georges Kessel en embauche un, récemment libéré, à la comptabilité : Paul Gruault, bijoutier et bagnard, dit Popaul, deviendra en 1941 responsable de la comptabilité auteurs de la maison Gallimard. Suspendant l’activité du titre durant la guerre, Gallimard le vendra après la Libération ; il poursuivra son existence jusqu’à nos jours – sous les couvertures trash du Nouveau Détective.

Un mauvais procès a été intenté à Détective, coupable d’avoir pour fonds de commerce le crime. Mais les virtuoses malaimés de l’hebdomadaire peuvent se consoler d’avoir inspiré des écrivains – Jean Genet, Simone de Beauvoir -, séduits par son charme d’enfer.

(1) La collection de Détective numérisée est consultable gratuitement sur le site Criminocorpus, qui propose le premier musée numérique dédié à l’histoire de la justice, des crimes et des peines.

À VOIR

DÉTECTIVE FABRIQUE DE CRIMES ? 1928-1940, jusqu’au 1er avril, Bibliothèque des littératures policières, BiLiPo, 48, rue du Cardinal-Lemoine, Paris (5e).

À LIRE

DÉTECTIVE FABRIQUE DE CRIMES ? 1928-1940, Amélie Chabrier et Marie-Ève Thérenty, éd. Joseph K, 192 p.,