L'affaire Sugaya expose les failles de la justice au Japon

TOKYO CORRESPONDANCE

ondamné à la prison à vie en 1992 pour l’enlèvement et le meurtre d’une fillette de 4 ans, en mai 1990 à Ashikaga (centre du Japon), puis innocenté grâce à des tests ADN, Toshikazu Sugaya sera finalement rejugé. Il avait retrouvé la liberté le 4 juin. La Haute Cour de Tokyo vient d’ordonner, mardi 23 juin, de le rejuger, ranimant les critiques sur le système judiciaire japonais.

Sa libération après dix-sept années de détention a provoqué une vive émotion dans l’Archipel. Son retour à Ashikaga, où il vivait et travaillait comme chauffeur de bus scolaire, a été très largement couvert par les médias. Il s’est rendu au bord de la rivière Watarase, où le corps de la fillette a été retrouvé. S’adressant à elle, il lui a promis de tout faire pour retrouver le vrai coupable. « Toi et moi sommes des victimes », a-t-il ajouté.

Toshikazu Sugaya lors d'une conférence de presse à Tokyo, le 4 juin 2009.

AFP/JIJI PRESS

Toshikazu Sugaya lors d’une conférence de presse à Tokyo, le 4 juin 2009.Car M. Sugaya s’estime floué par la justice japonaise. Arrêté le 1er décembre 1991, il avait avoué le jour même, après treize heures d’interrogatoire, « sous la contrainte et par désespoir », a-t-il expliqué dans une interview au quotidien Yomiuri. « J’ai saisi les mains de l’enquêteur et j’ai éclaté en sanglots », se souvient-il.

Sa confession ne l’a pas empêché de clamer son innocence pendant son procès. En vain. Les aveux obtenus, plus une analyse troublante de l’ADN retrouvé sur le corps de la victime, plaidaient en sa défaveur. Sa peine avait d’ailleurs été confirmée en appel.

En décembre 2008, de nouvelles analyses génétiques révélaient que l’ADN retrouvé sur la fillette ne correspondait pas à celui de M. Sugaya. Ce dernier a donc recouvré la liberté. Avec un fort sentiment d’amertume. « Pendant dix-sept ans, je me suis dit que le jour où je sortirai, les policiers et les procureurs me devront des excuses. Je ne leur pardonnerai jamais », a-t-il déclaré à sa sortie de prison.

Les méthodes d’interrogatoire des enquêteurs sont également en cause. Au Japon, une personne arrêtée peut rester en garde à vue quarante-huit heures sans contact avec l’extérieur. Un procureur peut décider de prolonger cette garde à vue de vingt-quatre heures, puis de deux fois dix jours, avec l’accord d’un juge. Les interrogatoires se font sans avocat, et le recours à la vidéo est limité. L’Association des barreaux japonais réclame son utilisation systématique.

Les enregistrements audio ou vidéo pourraient « poser un problème dans la découverte de la vérité », réplique le ministre de la justice, Eisuke Mori. Or, au Japon, les confessions obtenues servent de base pour déterminer la culpabilité. Le taux de condamnation dépasse les 99 %, contre un peu plus de 70 % en France.

Mais le nouveau jugement de M. Sugaya ne sera pas l’occasion d’une remise à plat de la procédure judiciaire. Ce que regrette le quotidien Asahi : « Sans volonté des tribunaux d’admettre leurs propres erreurs, il leur sera impossible de regagner la confiance de la population. » Le Japon s’est doté, fin mai, d’un système de jurys populaires. L’Asahi demande la création d’une instance chargée d’examiner les causes des erreurs judiciaires.

Philippe Mesmer
Article paru dans l’édition du 27.06.09
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