LE MONDE | 23.02.10 | 13h25
Vienne Correspondante

l est très mince, toujours bronzé, adore la couleur turquoise et fut le porte-parole dévoué de Jörg Haider, le tribun de la droite populiste autrichienne, jusqu’à la mort de celui-ci dans un spectaculaire accident de voiture, en octobre 2008. Sous le choc de cette perte irréparable, les larmes aux yeux, il avait alors avoué à la télévision que le gouverneur de Carinthie était « la personne de sa vie », son Lebensmensch – un terme forgé à l’origine par l’écrivain Thomas Bernhard pour qualifier ses deux plus intimes confidents.

Mais Stefan Petzner, 29 ans, aujourd’hui député de l’Alliance pour l’avenir de l’Autriche (BZÖ), parti fondé par Jörg Haider en 2005, n’a pas supporté d’être caricaturé dans un roman satirique, Weisse Nacht (« Nuit blanche »), paru en 2009 (éd. Czernin) sous la plume de David Schalko. Il s’est reconnu dans le personnage de l’amant naïf, un dauphin tatoué sur le bas-ventre, subjugué par un leader politique marié à une dame qui va souvent à la chasse.

Même sa vénération pour le chanteur Udo Jürgens, auteur d’inusables succès et originaire de Klagenfurt, capitale de la Carinthie, a été malicieusement évoquée dans Weisse Nacht, dont la couverture montre un champ de tournesols flétris. Une allusion à la phrase désormais fameuse d’un des dirigeants du BZÖ au lendemain de l’accident fatal : « En Carinthie, le soleil est tombé du ciel. »

Culte quasi religieux

Estimant que le livre lésait son droit à l’intimité, bien qu’il donne, selon lui, une vision inexacte de la réalité, Stefan Petzner a assigné l’auteur et l’éditeur devant les tribunaux. Mais la juge en charge du dossier à Vienne a prononcé un non-lieu, vendredi 19 février, au nom de la « liberté de l’art ». Elle avait cependant préféré une audience à huis clos.

Ravi du verdict, David Schalko a expliqué au quotidien Die Presse que son livre est une réaction à la campagne déclenchée en 2008 par les partisans de Haider contre deux humoristes, Dirk Stermann et Christoph Grissemann. Dans leur programme,  » Bienvenue l’Autriche » – que Schalko produit sur la chaîne publique ORF -, ils avaient osé se moquer du culte quasi religieux dont le leader populiste a été l’objet après sa mort, certains n’hésitant pas à réclamer sa béatification, ou à comparer son accident (à 140 km/h, après une soirée très arrosée en compagnie masculine), à l’attentat du 11 septembre 2001.

Les deux iconoclastes ont reçu des menaces, tandis que des téléspectateurs furibonds voulaient les faire interdire d’antenne. « On ne s’étonne même plus qu’en Autriche un populiste de droite mondialement connu soit transformé en une sorte de Jésus-Christ », écrit Schalko dans l’hebdomadaire allemand Welt am Sonntag.

L’affaire n’est pas close, puisque Stefan Petzner a fait appel du jugement. En attendant une nouvelle audience, qui devrait susciter encore plus d’intérêt médiatique, le député du BZÖ a enrichi sans le vouloir la langue allemande : sacré « mot de l’année 2008 », le terme Lebensmensch est entré dès l’année suivante dans le Duden, le Larousse germanique. Thomas Bernhard n’y avait pas suffi.

Joëlle Stolz
Article paru dans l’édition du 24.02.10
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