BORDEAUX. Le tribunal administratif juge que la présence de trois peintures religieuses dans plusieurs salles d’audience de la cour d’appel ne contrevient pas au principe de laïcité

Les christs ont été accrochés avant la loi de 1905. (PHOTO STÉPHANE LARTIGUE)
Les christs ont été accrochés avant la loi de 1905. (PHOTO STÉPHANE LARTIGUE)

Les trois peintures religieuses accrochées dans plusieurs salles de la cour d’appel de Bordeaux ne contreviennent pas au principe de laïcité. La fédération girondine de la Libre Pensée, qui demandait le retrait de ces tableaux monumentaux représentant le Christ en croix, vient d’être déboutée par le tribunal administratif de Bordeaux. La juridiction, présidée par Henri Chavrier, a estimé que ces oeuvres échappaient aux dispositions de la loi du 9 décembre 1905 relatives à la séparation des Églises et de l’État et qui bannit tout signe religieux de la sphère publique.

« Toute apposition d’un emblème religieux sur un édifice public postérieurement à l’entrée en vigueur de la loi de 1905 méconnaît la liberté de conscience assurée à tous les citoyens de la République et la neutralité du service public à l’égard des cultes quels qu’ils soient », soulignent les magistrats dans les attendus de leur décision. Le législateur de l’époque, ayant pris soin de préciser que l’interdiction ne s’appliquerait qu’à « l’avenir », les trois christs bordelais sauvent leur tête. Ils avaient été accrochés dans les prétoires bien avant la publication de la loi.

Un jugement singulier

En 2006, c’est sur ordre express du garde des Sceaux de l’époque, Pascal Clément, que le christ était sorti du tribunal de grande instance de Metz pour se réfugier dans une église proche. Signée Devilly, la toile trônait dans le palais depuis 1866. Pendant six ans, dans l’attente d’une décision de la chancellerie, elle avait été recouverte d’un épais rideau pour la soustraire aux regards des justiciables. L’initiative, prise par un avocat local, avait divisé la famille judiciaire, les magistrats prenant fait et cause pour le maintien du tableau. Après six ans de guérilla, le christ avait été chassé sans que la justice ne soit saisie.

Singulier, le jugement rendu à Bordeaux sera peut-être frappé d’appel. Mais cela ne l’empêchera pas d’être examiné à la loupe dans les villes où de tels ornements religieux subsistent. Notamment à Pau, où un voile orangé tendu momentanément sur un vitrail avant la venue de Rachida Dati avait défrayé la chronique en 2007. Il est peu probable que le raisonnement juridique retenu par les magistrats bordelais désarme les libres-penseurs, qui dénoncent aujourd’hui le retour en force des religions et les discours sur les racines catholiques de la France.

Vieille querelle

La justice telle qu’on la rend en France reste influencée, beaucoup plus qu’on ne veut bien le dire, par des valeurs judéo-chrétiennes. Les prévenus qui à l’audience passent aux aveux et expriment leur volonté de retrouver le droit chemin sont toujours bien mieux considérés. « Notre pays est marqué par sa culture chrétienne. C’est notre histoire. On ne peut pas la nier », insiste un haut magistrat aquitain. Malgré tout, une personne comparaissant avec un christ en souffrance au-dessus de sa tête ne peut-elle pas penser qu’elle va être jugée selon des valeurs autres que celles de la République ?

La question ne date pas d’aujourd’hui. Mais les réponses fluctuent. En 1989, un président de chambre du tribunal de grande instance de Bordeaux, qui ne supportait plus de siéger sous le regard du Messie crucifié, avait obtenu qu’il quitte le prétoire. À l’époque, des subsides avaient même été débloqués pour financer la réalisation d’une fresque sur « Le Serment du jeu de paume ». La construction du nouveau tribunal avait ensuite accéléré la disparition de ces oeuvres inspirées des Évangiles. Les dernières avaient alors trouvé refuge à la cour d’appel, où les libres-penseurs tentent vainement de les déloger depuis quinze ans.

Au plus haut sommet de l’État, on ne souhaite manifestement pas ranimer la vieille querelle en effaçant les derniers vestiges d’une époque où la justice divine se confondait souvent avec celle des hommes. Considérés comme faisant partie du patrimoine de la juridiction, les trois christs bordelais ont même vu leurs positions confortées par deux arrêtés préfectoraux portant inscription à l’inventaire supplémentaire des objets mobiliers classés.
Auteur : DOMINIQUE RICHARD
d.richard@sudouest.com

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