LE MONDE | 09.01.10 | 13h26  •  Mis à jour le 09.01.10 | 13h26
Berlin Correspondante
Cette affaire était devenue le symbole d’une justice impuissante face aux bavures policières. Jeudi 7 janvier, la Cour de justice fédérale (BGH) a cassé un verdict du tribunal de Dessau, dans la région du Saxe-Anhalt dans l’est de l’Allemagne, qui avait acquitté en décembre 2008 un policier après la mort en garde à vue d’un demandeur d’asile.

Cette décision, intervenue cinq ans jour pour jour après le drame, a été accueillie avec soulagement par les organisations de défense des droits de l’homme. Les faits « qui sont décrits sont difficilement compréhensibles », ont conclu les juges de Karlsruhe en renvoyant le fonctionnaire de police accusé de blessures ayant entraîné la mort devant la cour de Magdebourg.

Le 7 janvier 2005, Ouri Jallow, un jeune homme de 23 ans originaire du Sierra Leone, suspecté d’avoir importuné deux femmes, avait été placé en détention provisoire dans un commissariat de Dessau. Comme il était ivre et se montrait peu coopératif, les policiers l’avaient menotté pieds et mains à un lit. Quelques heures plus tard, il était retrouvé mort dans sa cellule, son corps carbonisé.

Le demandeur d’asile était, semble-t-il, en possession d’un briquet qui avait échappé au contrôle des policiers et qu’il aurait utilisé pour mettre le feu à son matelas. Lorsque l’alarme incendie s’est déclenchée, le fonctionnaire de police incriminé l’a éteinte à deux reprises, croyant à une erreur. Quand, quelques minutes plus tard, il s’est enfin rendu dans la cellule d’Ouri Jallow, il était trop tard. « L’accusé aurait peut-être pu empêcher la mort s’il avait pris les mesures de sécurité adéquates dès le déclenchement de l’alarme », a estimé la cour fédérale, qui s’étonne que le policier n’ait pas entendu les éventuels cris de la victime.

IMPUISSANCE DU DROIT

Ce n’est qu’après la mobilisation d’une poignée de militants et une forte pression médiatique, qu’un procès avait fini par s’ouvrir à Dessau en 2007. Mais sans pouvoir faire la lumière sur les circonstances du décès. Le tribunal avait clôturé cette affaire par un non-lieu : pour les juges, il était impossible de prouver que le policier avait volontairement cherché à blesser le demandeur d’asile, ou qu’une réaction plus rapide aurait pu le sauver. Surtout, les témoignages contradictoires ou incomplets du personnel de police avaient torpillé le travail de la justice. « Cela n’a rien à voir avec un Etat de droit », avait constaté, résigné, le juge Manfred Steinhoff.

Après l’annonce du verdict, l’organisation de défense des réfugiés Pro Asyl avait accusé la police de « racisme institutionnel ». « Il y avait un mur de silence à Dessau. Avec le renvoi devant la cour de Magdebourg, l’affaire a une chance d’être éclaircie », espère Regina Goetz, avocate de la famille de la victime. « Dans le cas Ouri Jallow, ce n’est pas l’impuissance du droit, mais la puissance du droit qui doit se montrer », a commenté le quotidien libéral Süddeutsche Zeitung.

De son côté, la ville de Dessau, où un Mozambicain, Alberto Adriano, avait été assassiné en 2000 par des néonazis, a déjà tenté de tirer les leçons de ce drame. Un réseau de lutte contre l’extrême droite et un bureau d’aide pour les victimes de racisme ont été créés.

Cécile Calla
Article paru dans l’édition du 10.01.10
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