Reportage
LE MONDE | 18.06.09 | 15h22  •  Mis à jour le 18.06.09 | 15h22
SWABI (PAKISTAN) ENVOYÉ SPÉCIAL

asim Hadji pointe l’index vers un rectangle de lande sèche, tapis de tiges de blé coupées ras. « Voilà, c’est ma terre, mais je ne peux pas en prendre possession », souffle le vieil homme, barbe blanche et peau cuivrée par le soleil. Tout autour, des champs de tabac étalent leurs feuilles généreuses, flaques de verdure trouant une plaine de poussière.

A une heure de route au nord-ouest d’Islamabad, Swabi est une localité plutôt tranquille, préservée des clameurs guerrières qui grondent, non loin de là, dans la vallée de Swat ou dans les zones tribales frontalières avec l’Afghanistan. Mais l’histoire de Qasim Hadji dit bien des choses sur les racines de la violence au Pakistan. Le villageois est victime d’un système judiciaire défaillant, incapable de faire droit à la quête de justice de la population. Pétri de sagesse, Qasim Hadji reste patient, prêche la retenue, là où d’autres professent des solutions plus radicales, tel le retour à la charia (loi islamique) ancestrale, plus simple, plus rapide.

Qasim Hadji possède un lopin de terre à l’entrée de Swabi, non loin d’une briqueterie qui dresse sa cheminée vers un ciel de braise. Il en avait confié jadis l’exploitation à un cousin qui, au fil des ans, a pris ses aises jusqu’à s’accaparer le champ. Le conflit a été porté devant les tribunaux. « Mais ça fait dix ans que ça dure », soupire le petit propriétaire floué. Jugement, appel, réexamen du dossier, va-et-vient entre plusieurs tribunaux… L’affaire est enlisée dans un maquis de procédures inextricable.

« La justice, ici, c’est du cinéma, les gens ont perdu toute confiance », se lamente Qasim Hadji, assis sur un lit de cordes et s’éventant le visage perlé de sueur. Le villageois s’est ruiné en frais de justice. Il est désemparé. « J’ai songé un moment réoccuper de force ma propriété, confesse-t-il, mais c’était trop dangereux, j’ai renoncé. » De guerre lasse, il envisage maintenant de vendre le lopin, laissant au futur acheteur le soin de débrouiller l’écheveau par lui-même. « Le système favorise les plus cruels », dit-il avec ses mots.

L’histoire d’Ejaz Ahmad, un autre villageois de Swabi, n’est guère très différente. Lui aussi a dû s’adresser à la justice à la suite d’un conflit foncier. Ses beaux-frères ont fait main basse sur son terrain, une aire commerciale. La justice a donné raison à Ejaz Ahmad mais les squatteurs s’en moquent. Ils ont verrouillé l’enclos de leurs propres cadenas. Et nul n’a l’air de s’en soucier. « Ils ont payé la police et la justice pour que les différents jugements en ma faveur ne s’appliquent pas, grince-t-il. Ils sont plus influents que moi. »

L’expropriation dure maintenant depuis neuf ans. Neuf ans d’incompréhension, de colère rentrée chez Ejaz Ahmad. Eternelle tentation : « Les jeunes de ma famille veulent prendre les fusils, mais les vieux les retiennent in extremis. » Dans certaines familles, les « sages » sont débordés. Ce jour-là, Swabi colportait de fâcheuses nouvelles : la veille, deux conflits fonciers avaient dégénéré en affrontements, laissant un tué et deux blessés.

Tout le monde au Pakistan s’accorde à identifier la défaillance de la justice comme la ligne de fracture nourrissant les crises multiples qui secouent le pays, qu’il s’agisse du « mouvement des avocats » né à la fin de la présidence du général Pervez Musharraf (1999-2008) ou de la percée des défenseurs de la charia dans la vallée de Swat. Archaïsme d’un corpus législatif hérité de la colonisation britannique, perversion historique de l’Etat de droit par l’armée depuis l’indépendance de 1947, corruption généralisée de la police, des avocats et des juges, ingérences permanentes des notables politiques : l’inventaire des racines de la crise a été maintes fois dressé.

En bout de course, un chiffre résume la gravité du dysfonctionnement : 1,56 million d’affaires demeurent en instance aux différents échelons du système judiciaire. Autant de dossiers enlisés qui finissent par susciter découragement ou colère des justiciables. La tentation islamiste a trouvé là un de ses aliments. « Les militants de la charia dans la vallée de Swat ont su exploiter le ressentiment de la population contre cette justice défaillante », admet Mian Abul Aziz, avocat au tribunal de Swabi.

Les plus optimistes s’accrochent à un espoir. Depuis le retour en mars du juge Iftikhar Chaudhry à la tête de la Cour suprême – deux ans après son limogeage par M. Musharraf -, un vent de réforme souffle sur le système judiciaire. Une nouvelle politique vient d’être annoncée : les tribunaux sont sommés d’accélérer les procédures et la lutte contre la corruption des juges va s’intensifier.

« J’espère beaucoup en cette réforme », confie le vieux Qasim Hadji. Comme lui, de nombreux Pakistanais veulent encore « espérer ». L’enjeu est énorme car cette réforme constitue probablement le meilleur antidote à la « talibanisation » du Pakistan, qui ne saurait être combattue par des moyens exclusivement militaires. Mais gare aux attentes déçues.

Frédéric Bobin

L’UE soutient les « progrès » d’Islamabad
« Trade, no aid » (du commerce, pas d’aide), a demandé le président pakistanais, Asif Ali Zardari à Bruxelles, mercredi 17 juin, lors du premier sommet entre l’Union européenne (UE) et le Pakistan. Le président a insisté sur une libéralisation du commerce avec son pays. La Commission européenne lui a promis d’examiner l’hypothèse d’un accord de libre-échange, et des préférences douanières, en échange du respect de principes sociaux et environnementaux.

Pour le reste, les représentants européens ont dit soutenir les « progrès démocratiques » du régime pakistanais et débloqué une aide humanitaire d’urgence de 65 millions d’euros pour les réfugiés de la province de Swat. Ce montant s’ajoute aux 485 millions déjà promis par l’UE en avril, lors d’une conférence des donateurs. Soutenant l’offensive militaire en cours, les Européens ont réclamé que le régime pakistanais prenne « au sérieux » la lutte antiterroriste et qu’il privilégie la bonne gouvernance et l’éducation. – (Corresp.)

Article paru dans l’édition du 19.06.09
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