De Valentin BONTEMPS (AFP) – 

VERSAILLES — Un Français d’origine cambodgienne dont le frère est mort en 1976 dans la principale prison du régime Khmer rouge, auditionné comme témoin dans le cadre du procès « Douch » au Cambodge, réclame justice, considérant le pardon comme « une insulte à la mémoire des victimes ».

Savrith Ou, 54 ans, a témoigné par visioconférence, depuis la France devant le tribunal de grande instance de Versailles, au procès de Kaing Guek Eav, alias « Douch », jugé par un tribunal spécial de Phnom Penh (Cambodge) pour avoir supervisé la torture et l’exécution de 15.000 personnes dans la prison de Tuol Sleng (camp S-21) sous le régime de Pol Pot (1975-1979).

Le tribunal spécial de Phnom Penh où est jugé le Khmer rouge « Douch », le 30 juin 2009

« En me constituant partie civile, je souhaite savoir ce qui s’est passé pour mon frère au sein d’S-21 », a expliqué M. Ou, qui n’a pu se rendre physiquement au procès pour des raisons d’agenda. « Je ne réclame aucune réparation financière, je demande seulement une réparation morale », a-t-il ajouté.

M. Ou, arrivé en France en 1973 pour y poursuivre ses études, a raconté que son frère, diplômé de l’Ecole nationale d’administration de Phnom Penh et employé du ministère des Affaires étrangères cambodgien, avait été arrêté par les Khmers rouges puis envoyé à S-21 le 13 février 1976, avant d’y être exécuté 97 jours plus tard.

« Mon frère était marié et avait trois enfants (…) Nous avions onze ans d’écart, ce qui peut paraître beaucoup, mais c’était quelqu’un d’accessible et de proche de moi. C’était un modèle, je voulais lui ressembler », a expliqué ce patron de société immobilière, très ému.

« Cela fait 30 ans que je pense à lui tous les jours, à ce qui s’est passé à l’intérieur de S-21. En suivant ce procès, je partage à ma manière sa souffrance, la douleur qu’on ressent quand on vous arrache les ongles, quand on vous électrifie », a-t-il poursuivi.

« Douch », mis en examen pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, a déjà accepté sa responsabilité pour les actes de torture et les exécutions commis à Tuol Sleng et a demandé pardon aux victimes.

« Pardonner, ce serait faire insulte à la mémoire des victimes », a estimé M. Ou, assurant parler au nom de l’ensemble de sa famille, dont sa belle-soeur et ses nièces, réchappées du génocide et installées en France comme lui.

« En 1992, j’ai visité pour la première fois S-21. Ce fut l’horreur absolue, j’étais glacé », a-t-il raconté, évoquant des images « indélébiles ». « A un moment, j’ai regardé dehors depuis l’intérieur d’une cellule. Il faisait un temps magnifique, les oiseaux chantaient: on était dans un îlot de barbarie au milieu d’un océan de douceur », a-t-il ajouté.

« Douch », ancien professeur de mathématiques et révolutionnaire zélé des Khmers rouges, risque la prison à perpétuité, la cour chargée de le juger depuis février ayant exclu la peine de mort. Le verdict devrait être rendu avant la fin de l’année, selon des sources judiciaires.

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