N°1913 Le Point

Héritage. Le fils et la veuve du célèbre marchand d’art se livrent une bataille féroce.

Jean-Michel Décugis, Christophe Labbé et Olivia Recasens

« J’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond quand ils ont essayé de me prendre mes chevaux. » Sylvia Roth a la voix rocailleuse des grandes fumeuses et un fort accent américain. Cette blonde septuagénaire, à la taille mannequin dans sa robe de soie marron glacé, est en colère depuis la mort en octobre 2001 de son mari, Daniel Wildenstein, le plus grand marchand d’art privé de la planète. Elle accuse ses deux beaux-fils d’avoir fait main basse sur le fabuleux héritage de leur père. Des centaines de tableaux signés des plus grands noms. Dans le monde de l’art, il suffit de prononcer le nom de Wildenstein pour que les esprits s’enfièvrent. Les uns jurent qu’il détient des Renoir, des Fragonard, des Boucher, les autres parlent de Watteau et de Monet. Un trésor amassé sur trois générations par la dynastie Wildenstein et qui, pour certains, flirterait avec le milliard d’euros. Car, en plus des tableaux, le patriarche « collectionnait » aussi les appartements à Paris, New York ou Tokyo, les domaines comme le château de Marienthal, dans l’Essonne, ou cette ferme de 30 000 hectares au Kenya où fut tourné « Out of Africa », de Sydney Pollack, sans compter les pur-sang. La casaque bleue des Wildenstein a dominé pendant des années les champs de courses, avec des cracks baptisés « Peintre célèbre » ou « Aquarelliste ». C’est d’ailleurs pour garder les quatre trotteurs offerts par son mari que Sylvia est partie en guerre contre ses deux beaux-fils, Guy et Alec. Après huit ans de joutes juridiques, elle est plus que jamais décidée à récupérer sa part de l’héritage. Le 20 mai, la Cour de cassation écrira le dernier épisode de ce feuilleton à la « Dallas ».

Pourtant, tout avait commencé comme dans un roman à l’eau de rose. Par un coup de foudre un soir de Saint-Valentin. Elle, jeune mannequin américain en tournée à Paris, ex-chanteuse de music-hall. Lui, homme d’affaires redouté de seize ans son aîné, historien de l’art qui se remet d’un divorce difficile. Une idylle de trente ans brisée net par la mort de Daniel Wildenstein. « Mon mari a été hospitalisé pour une opération bénigne. Neuf heures après, il a plongé dans un coma dont il ne s’est jamais réveillé. » Pour tout le monde « monsieur Daniel » a réglé sa succession au millimètre près. Mais lorsque ses fils ouvrent le coffre de son bureau, pensant y trouver toutes les dispositions, celui-ci est vide. « A force de côtoyer des chefs-d’oeuvre qui défient le temps, Daniel avait fini par se croire immortel », confie un ami de la famille.

Ils veulent tous le trésor Wildenstein

© Raphael Demaret/REA

Dix-neuf Bonnard

Trois semaines après la mort de leur père, Alec et Guy persuadent leur belle-mère de renoncer à la succession. « Il m’ont dit que mon mari était ruiné, qu’il avait un redressement fiscal sur le dos et que j’allais devoir payer 10 millions d’euros. » Une dette fiscale que Daniel Wildenstein avait en fait déjà provisionnée avec des tableaux. « J’ai signé tous les documents qu’ils m’ont présentés, y compris ceux rédigés en japonais, regrette Sylvia, en mordant dans un macaron Ladurée. Ici, même les meubles ne m’appartiennent pas », ajoute- t-elle, balayant d’un geste l’immense salon de son appartement parisien. Un pied-à-terre de 592 mètres carrés en bordure du bois de Boulogne, dont ses beaux-fils lui ont concédé l’usufruit, ainsi qu’une rente annuelle de 400 000 euros net d’impôts. Et puis il y a les dix-neuf Bonnard dont son mari lui a fait cadeau. « Celui-ci, c’est un coup de coeur, précise Sylvia en désignant la « Femme au tub », accroché au mur. Il m’a sauté à l’oeil dans une galerie à Londres. En rentrant le soir, j’ai demandé à Daniel de me l’acheter. Il m’a répondu qu’il lui appartenait déjà et que désormais il était à moi. Plus tard, il m’a tendu une liste sur laquelle figuraient dix-huit autres Bonnard, domiciliés dans un trust à mon nom aux Bahamas. »

Assise à ses côtés, son avocate secoue la tête, l’air navré. « Je veux rétablir Sylvia dans ses droits », lance Claude Dumont Beghi, qui consacre tout son temps à ce combat. « C’est elle qui m’a ouvert les yeux, renchérit Sylvia . Mon mari m’avait dit : ne t’inquiète pas, s’il m’arrive quelque chose tu ne manqueras de rien, deux avocats viendront te voir. Je les attends toujours… » L’avocate reprend à la volée : « Nous habitons le même immeuble, nous avons le même jour et le même mois de naissance, nous sommes toutes les deux Scorpion. Je ne crois pas au hasard… » Le 14 avril 2005, Me Dumont Beghi emporte une première victoire en faisant annuler par la justice la renonciation à l’héritage. Décision confirmée par la Cour de cassation l’année suivante. « J’ai choisi mon avocate comme je choisis mes chevaux, au flair ! » s’enthousiasme Sylvia, tandis que Dolly, le chien blanc, offert par Daniel, en profite pour happer un gâteau.

Au cabinet d’avocats mandaté par les beaux-fils pour régler la succession, c’est motus et bouche cousue, mais on prévient que Mme Roth a été condamnée pour procédure abusive et acharnement. Pour le clan adverse, Sylvia est tombée entre les mains d’un mauvais génie, en l’occurrence son avocate. « C’est effarant. Jusqu’à la mort de Daniel, Sylvia s’entendait très bien avec ses beaux-enfants ,qu’elle considérait comme ses enfants. Ils ont fait ce que leur père souhaitait : garantir à leur belle-mère son train de vie, sans l’impliquer dans la gestion des affaires, dont elle s’est toujours tenue à l’écart », souffle Jean-Luc Chartier, le président du Polo de Bagatelle qui, après avoir été pendant trente-cinq ans le conseil de Daniel Wildenstein, est aujourd’hui l’éminence grise de Guy. Depuis la mort de son frère Alec en février 2008, le benjamin, qui a longtemps rongé son frein dans l’ombre du père, dirige désormais l’empire familial.

Reste cette question : à combien s’élève réellement la fortune de Daniel Wildenstein ? En avril 2002, les héritiers déclarent au fisc 43 millions d’euros. Deux ans plus tard, la cour d’appel annule la déclaration de succession, charge deux experts de réévaluer le patrimoine et oblige les beaux-fils à verser à leur belle-mère 15 millions d’euros en guise d’à-valoir. Quand, l’année suivante, les experts rendent leur copie, ils parlent d’une succession cent à deux cents fois plus élevée. Octobre 2008, retour à la case départ. Un nouveau juge annule l’expertise : la fortune de Daniel Wildenstein est ramenée à 43 millions d’euros.

Chasse aux trusts

Entre-temps, Me Dumont Beghi s’est lancée dans la chasse aux trusts. Objectif : retrouver les biens, notamment les tableaux, que le marchand d’art, qui parcourait la planète dans son avion frappé à ses armes, deux fers à cheval bleus, a mis à l’abri dans des paradis fiscaux. C’est ainsi que l’avocate a découvert un Caravage dans les réserves du Metropolitan Museum de New York, auquel il avait été prêté en 2003. A lui seul, « Le joueur de luth » peint par le célèbre maître italien est estimé à 25 millions d’euros. « S’il était mis en vente, les grands musées s’affronteraient pour le récupérer, son prix pourrait alors dépasser les 60 millions d’euros », confie un galeriste français. Pour régler les colossaux droits de succession, les héritiers risquent de n’avoir d’autre choix que de remettre sur le marché des dizaines de toiles de maître. Comme le racontent ses proches, Sylvia Roth était le papillon posé sur l’épaule de son mari : « Elle n’avait pas de compte bancaire, il suffisait qu’elle demande à Daniel. » Un papillon dont le battement d’ailes pourrait déstabiliser le monde de l’art…

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