Une Ariégeoise de 55 ans passera le 21 juillet devant le tribunal correctionnel de Foix pour aide au séjour irrégulier d’un étranger. « Délit de solidarité »? Voire. Car ce que lui reproche le procureur, c’est d’abord d’avoir abandonné son protégé.

Au début, il y a le commandant Massoud et la fascination qu’éprouve une Ariègeoise pour le résistant à l’occupation soviétique de l’Afghanistan, puis aux Talibans, étudiants en religion et islamistes radicaux. Claudine Louis suit attentivement la lutte du « lion  du Panshir ». Quand il est assassiné en 2001,  le coeur de Claudine se serre. Mais son intérêt pour ce pays lointain reste entier. A Saint-Girons (Ariège), où elle réside, elle se fait alors « la promesse de toujours aider l’Afghanistan ».

Seule, à l’aide « d’un manuel et d’un dictionnaire », elle apprend quelques rudiments de Dari, une langue qui lui permet de communiquer avec les membres de la communauté afghane de Toulouse, dont elle est familière. Aujourd’hui âgée de 55 ans, Claudine Louis ne travaille plus.

« Gros bosseur »

Fin décembre 2008, elle se rend à Paris dans l’intention d’y effectuer deux visites: la première à sa petite-fille, la seconde au square Villemin, dans le 10° arrondissement, lieu de rassemblement des migrants afghans à Paris. Elle y fait la rencontre d’Obaidallah, jeune Afghan d’une quinzaine d’années. « Il toussait, il avait l’air malade »… son histoire émeut la re-traitée: fils d’un émule de Massoud lui aussi assassiné, il aurait ensuite été recueilli et maltraité par un oncle, pro-che des talibans. Avant d’entamer, à l’instar de nombre de ses compatriotes, le long voyage -2 ans par la terre- qui le mènera jusqu’à Paris. Boulever-sée par la situation de l’adolescent, Claudine Louis se propose de lui venir en aide, et l’invite à l’accompagner en Ariège.

Obaidallah passera trois mois chez son hôte. Trois mois durant lesquels ce « gros bosseur », comme elle le décrit, s’attache notamment à apprendre le français, qu’il parle et comprend au-jourd’hui convenablement.

Trois mois, aussi, durant lesquels Mme Louis assure avoir tenté toutes les démarches nécessaires à sa régularisation. Renvoyée de la préfecture de Foix au commissariat, de la sous-préfecture de Saint-Girons au tribunal, elle dit s’être à chaque fois heurtée à un mur administratif. Finale-ment, le 3 avril, c’est en quelque sorte pour mettre les autorités devant le fait accompli qu’elle prend le parti de laisser son protégé devant le guichet du service des étrangers de la préfecture.

Un abandon? Pour elle, un passage en force face à l’inertie publique: « J’avais tenté à plusieurs reprises et par différents moyens de contacter le procureur afin que l’Etat prenne Obaidallah en charge, sans jamais obtenir de réponses », assure-t-elle. « J’avais peur que les démarches ne traînent jusqu’à ses 18 ans et qu’il soit alors expulsé, donc j’ai voulu forcer les choses. Et  d’ailleurs j’ai réussi puisque le soir même il était placé en foyer ».
Du côté des autorités, on a une toute autre version de l’histoire.

Chez le procureur Antoine Leroy, pas de trace de la lettre recommandée qu’elle dit avoir envoyée. Quant aux coups de fil, on peine un peu à expliquer pourquoi ils n’ont pas été suivis d’effets. M. Leroy accuse bien réception d’un fax, où Mme Louis demande qu’Obaidallah soit placé sous tutelle. Mais c’est deux jours après, sans plus attendre de ré-ponse, qu’elle le laissera devant le guichet de la préfecture.

Un procédé discutable? « Voilà une personne qui vient réclamer un titre de séjour pour un jeune Afghan rame-né de Paris, sans préciser d’où il venait, s’il avait de la famille… de plus les mineurs n’ont pas besoin d’avoir de titre de séjour. Le fait qu’il soit étranger ne change rien à l’affaire » explique un membre du cabinet du préfet.

« Bonne intention initiale »

L’expédient n’est pas non plus du goût du procu-reur, qui engage les poursuites: « Il n’était pas question pour moi de la poursuivre parce qu’elle s’occupait de ce garçon. En revanche, j’estime qu’il faut sanctionner l’abandon. D’abord pour des raisons morales, mais aussi parce que nous avons un certain nombre de cas similaires cha-que année en Ariège, des adolescents étrangers retrouvés devant la préfecture sans que l’on sache qui les a laissés là. Ca coûte très cher au Conseil général! ». Le magistrat estime que la retraitée « n’a pas réfléchi aux conséquences » lorsqu’elle a pris le jeune homme sous son aile, et l’a « abandonné » après s’être rendu compte qu’elle ne pouvait plus en assumer la garde.
Problème: Mme Louis n’étant pas légalement responsable d’Obaidallah, elle ne peut être poursuivie pour abandon. Tout en affirmant qu’il n’aurait pas déclenché de procédure contre la « bonne intention initiale » de Claudine Louis, M. Leroy décide donc, à défaut, de la poursuivre pour aide au séjour illégal… au risque de la confusion.

Pour Guy Dedieu, l’avocat de la prévenue, celle-ci a juste voulu « forcer le destin ». « Les autorités françaises feignent parfois d’ignorer les mineurs, parce qu’elles sont forcées par la conven-tion de La Haye à leur porter assistance. Il est parfois plus simple d’attendre qu’ils aient 18 ans et de leur notifier alors  une obligation de quitter le territoire ». Son raisonnement: puisque l’Etat doit assistance aux mineurs, on ne saurait reprocher à un ressortissant français de prendre ce de-voir à leur compte.

L’affaire, qui a déjà fait grand bruit au niveau local, relance le débat sur l’existence d’un « délit de solidarité ». Peut-on être condamné pour être venu en aide gratuitement à un étranger en situation irrégulière, comme le dénoncent les associa-tions de soutien aux sans-papiers? Ou la loi ne vise-t-elle que le trafic des passeurs, comme l’affirme le ministère de l’Immigration? L’issue du procès pourrait permettre de le dire.

Quant à Obaidallah, son nouveau tuteur est le Conseil général d’Ariège, sa nouvelle maison le foyer départemental de Loumet. Ce qui devrait lui permettre d’entamer en septembre une scola-rité en alternance pour se former à la mécanique ou à l’électricité, et de chercher ensuite un tra-vail qui faciliterait sa régularisation. « Tout ça, finalement, grâce à monsieur le procureur », ironise Claudine Louis.

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