Eric Halphen, des affaires sombres au roman noir


Passionné de polar, l’ancien juge d’instruction sort « Maquillages », convaincant roman d’enquête à l’anglo-saxonne.

Quatre ans après s’être mis en disponibilité de la magistrature, celui qui plongea au plus profond des affaires chiraquiennes est aujourd’hui vice-président du tribunal de grande instance de Paris. Entre temps, il est aussi devenu romancier. Huit ans après son coup d’essai, Eric Halphen revient au genre policier: « Maquillages » est un polar… à l’anglo-saxonne! Rue89 a aimé.

On sait qu’Eric Halphen aime l’écriture et le roman. En 2002, il décide même de mettre sa carrière judiciaire entre parenthèses, et publie « Sept ans de solitude », témoignage sur son expérience de juge d’instruction. Ce n’était pas son premier livre: en 1999, il publiait « Bouillotes », son coup d’essai dans le roman noir. Si le roman manquait de verve, on saura gré au romancier Halphen d’une humilité et d’une abnégation qui, à défaut de déjà témoigner d’un style, sont en train d’en construire un.

Voilà un auteur qui avance par à-coups. Les personnages de ses romans s’offrent au lecteur de la même manière: par touches fines, successives, récurrentes. L’ancien juge montre une grande empathie, servie par une écoute envers ses personnages. Halphen est en train de cerner ses obsessions.

C’est pourquoi il faut être attentif à ce juge romancier. Certes, il semble, dans son humilité, rechercher la reconnaissance des siens. Mais ses préoccupations correspondent à celles du polar. Car ce tout nouveau « Maquillages » le prouve: c’est dans la littérature de genre qu’Halphen excelle. Dans le roman noir.

En homme qui connaît justice et police, et en fidèle lecteur de polars, Eric Halphen a bien cerné ce que ce genre peut dire de la société. Ce nouveau roman est d’ailleurs le premier d’un cycle politique, judiciaire et policier sur la France contemporaine.

Il y a quelque chose de rassurant à lire « Maquillages » un an après la diffusion sur Canal+ de la série « Engrenages ». Un juge, un substitut du procureur, des brigades policières et leurs histoires internes, des affaires de drogue et de prostitution touchant des milieux politiques: la série déroulait une galerie de portraits touchants, dans le but caché de montrer la diversité des affaires que pouvait traiter un palais de justice. Avec un réalisme cruel et incorrect.

La dimension politique (donc incorrecte) en moins, le projet d’Halphen est le même. Ce que la littérature y gagne? Une descente plus profonde encore dans les turpitudes des personnages. Pour se donner plus de latitude dans son travail sur la psychologie des personnages, Halphen n’a ainsi pas voulu donner de dimension politique à ce roman, « pour ne pas paraître [se] cantonner au polar de juge et de milieu judiciaire ». « Mais dans le prochain, je fais monter la pression, et il y aura des journalistes, de la politique, de la corruption. » (Voir la vidéo.)


Ici, donc, du brut de tragédie, de sentiments, de coups tordus, de droiture. Et de psychologie. Tout part de la disparition d’une jeune Portugaise en proche banlieue parisienne. Le roman devient non pas une intrigue résolutive, mais une sonde. L’enquête policière est confiée au commandant Bizek, de la Criminelle. Côté instruction, l’affaire est entre les mains de Jonas Barth, un magistrat expérimenté mais qui ne se remet pas de la mort de son épouse.

C’est ici un roman français de modèle anglo-saxon auquel il nous convie: autour de ces deux personnages s’organisent, en puzzle narratif, des scènes en temps réel qui nous montrent tous les autres protagonistes, jusqu’à un écrivain people et à des trafics russes. En filigrane, un des buts du roman: faire le portrait non pas d’un juge, mais de la justice aujourd’hui.

Celle dont les juges sont vilipendés par la populiste compassion obligée avec les victimes, suspectés de violer sans arrêt le secret de l’instruction, forcés de se plier à d’incessantes nouvelles lois. Ici, les juges ne sont que les « éboueurs de la société ».

Si le portrait de la France (aisée, pas aisée; d’origine française ou étrangère; de la banlieue ou des beaux quartiers) est réussie, c’est parce que ce roman est à la fois policier, judiciaire et sentimental. Quand Halphen s’écarte de la politique, il creuse mystères et sentiments. Sa structure non-linéaire permet à « Maquillages » de doser l’attention que l’auteur porte à ses personnages. Cet équilibre rend possibles quelques différences d’écriture et de rythme sur chacune des parties.

Pour autant, Halphen en fait parfois trop. Trop de descriptions inutiles: les itinéraires dans Paris, les souvenirs des personnages parfois superflus, le contenu d’un cartable et le pourquoi du contenu, des détails prenant parfois plus de lignes qu’ils ne le méritent.

Eric Halphen montre trop de connaissance du genre, de la vie et de son sujet pour qu’on le suspecte d’avoir voulu remplir un cahier des charges du roman policier: c’est parfois peu utile, mais jamais vain. Et surtout, cela sert ses personnages. Donc le livre, car ces trop-plein y font office, somme toute, d’aération. Dont les prochains livres n’auront, de fait, plus besoin. (Voir la vidéo.)


En France, l’espace entre pur polar d’intrigue et roman noir psychologique n’a pas été si souvent occupé. Alliant plusieurs dimensions dans une empathie commune, projetant d’y revenir, Halphen est en train de s’y atteler.

► « Maquillages » d’Eric Halphen – Rivages/Thriller – 398p., 21.50€.

Vidéo: David Servenay

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