Par Jacques Molénat

« L’irrévérent père » Jean Cardonnel ne pardonne toujours pas aux dominicains de l’avoir expulsé de son couvent de la capitale languedocienne en 2002. Il les poursuit en appel.

Depuis qu’il a été chassé de son couvent, le révérend père Jean Cardonnel, fameux prédicateur dominicain aujourd’hui âgé de 88 ans, se félicite d’avoir demandé justice non à son ordre, comme aurait dû s’y résoudre un religieux discipliné, mais aux tribunaux de la République. Le 5 mars 2008, le tribunal correctionnel de Montpellier a condamné pour violation de domicile Michel Mathieu, son ancien prieur, à 1000 euros d’amende avec sursis. Mais, à la demande du condamné, l’affaire revient en appel le jeudi 4 juin.

Alors que tant d’autres mollissent, vacillent, virent de bord, « Cardo » campe, c’est son tempérament, dans la radicalité. Il reste celui qui, en mars 1968, dans un prêche de carême retentissant, annonçait à Paris la vague de contestation qui allait submerger l’Hexagone. Aujourd’hui comme hier, le dominicain fustige toutes les oppressions, poursuivant inlassablement le rêve d’une humanité délivrée de tous les pouvoirs. Dans les années 1970, sous l’effet Cardonnel, le couvent de Montpellier connaît un lustre rouge vif. Les sermons incandescents du dominicain vedette attiraient dans la chapelle une foule inhabituelle de chrétiens de gauche et une frange d’intellectuels auxquels le fulgurant prédicateur communiquait un délicieux frisson sacré.

Un soutien nommé Frêche

Même si leurs chemins politiques ont depuis longtemps divergé, de vieilles complicités, remontant au temps de leur commune admiration pour la révolution maoïste, relient le père Cardonnel à Georges Frêche, président (ex-PS) de la région Languedoc-Roussillon. Alors maire de Montpellier, Frêche, en 2002, a illico trouvé pour son ami évincé par ses frères un havre dans une maison de retraite municipale.

Molénat Jacques

Mais, deux décennies plus tard, une page est tournée: pour les frères prêcheurs de la nouvelle génération, la révolution n’est plus à l’ordre du jour. D’autres centres d’intérêt les mobilisent: l’anthropologie, le dialogue interreligieux, une approche critique du marxisme… Cardonnel vit très mal leur manque d’intérêt pour ses brûlots. A l’intérieur de la petite communauté, les relations se tendent et s’enveniment. Cardonnel se voit cerné de « faux frères » qui lui « font la gueule ». Il fait planer sur eux le soupçon de pédérastie, le théorisant même dans un essai où il pointe « l’homosexualisation croissante du personnel sacerdotal et religieux ».

Le conflit éclate le 11 septembre 2002. Ce jour-là, en l’absence de l’intéressé, qui se trouve à la Réunion, le père Mathieu ordonne que soit vidée la cellule de l’encombrant ecclésiastique. Livres, vêtements, journaux, objets personnels sont rangés dans des cartons, entassés dans des sacs-poubelle, dans l’attente d’un transport vers un couvent de soeurs de Quillan (Aude), qui a souvent accueilli Cardo. Le prieur soutient que le frère Cardonnel avait accepté le principe de son départ. « Pas du tout, rétorque le dominicain. J’avais fait clairement connaître mon désir de rester au couvent de Montpellier. »

Cette brutale éviction reste, chez Cardonnel, une blessure à vif. Sourd au conseil pressant de laver le linge sale en famille, Cardonnel saisit la justice civile, afin qu’elle sanctionne la « bassesse » dont il estime avoir été victime. La perspective d’un ramdam médiatico-judiciaire inquiète jusqu’au maître de l’ordre, le père Carlos Azpiroz Costa, qui tente de dissuader le réfractaire. En vain.

La justice laïque va donc trancher, porté à son paroxysme, cet affrontement si peu évangélique.

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