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Un policier  se tient près de dossiers avant l'ouverture du procès le 21 mai 2007 devant la cour d'assises des Bouches-du-Rhône de six hommes soupçonnés d'appartenir au grand banditisme corse.

AFP/MICHEL GANGNE

Un policier se tient près de dossiers avant l’ouverture du procès le 21 mai 2007 devant la cour d’assises des Bouches-du-Rhône de six hommes soupçonnés d’appartenir au grand banditisme corse.

Corse

Par Eric Pelletier, publié le 20/08/2009 10:46 – mis à jour le 20/08/2009 18:04

Depuis plusieurs mois, les figures historiques de la Brise de mer, équipe légendaire du banditisme insulaire, tombent les unes après les autres. Des règlements de comptes internes? C’est en tout cas la fin d’une époque…

C’est une règle immuable, une loi d’airain, que l’on navigue sur l’océan ou dans le milieu: les vents les plus tempétueux finissent par tourner. La Brise de mer, légendaire équipe de malfaiteurs bastiais, connaît ces derniers mois des convulsions dont elle aura du mal à se relever. La Brise agonise, soldant dans le sang les comptes des Trente Glorieuses du banditisme insulaire.

Francis Mariani, soupçonné de complicité dans le meurtre du jeune nationaliste corse Nicolas Montigny, à l'ouverture de son procès le 25 février 2008 à Aix.AFP/Michel Gangne

Francis Mariani, soupçonné de complicité dans le meurtre du jeune nationaliste corse Nicolas Montigny, à l’ouverture de son procès le 25 février 2008 à Aix.

Francis, en tout cas, avait des ennemis déterminés. Le 6 février dernier, la police judiciaire intercepte la Porsche du défunt, tout juste débarquée d’un ferry à Marseille. L’inspection minutieuse de la voiture, en partance pour le Luxembourg, révèle la présence de minuscules éclats de verre. La preuve, selon les experts, que le bolide a essuyé des tirs…

En l’espace d’un an, d’autres figures historiques de la Brise sont tombées, comme Daniel Vittini, attiré dans une clairière, près de Venaco, le 3 juillet 2008, ou Pierre-Marie Santucci, abattu par une seule balle de sniper, le 10 février dernier sur un parking, à Vescovato. Petits meurtres entre amis? Bien qu’endeuillée par le passé, l’équipe avait toujours surmonté ses divisions internes. Mais, depuis quelques années, la haine s’était invitée parmi les associés. L’inimité entre Francis Mariani et Richard Casanova, dit Charles, lui aussi considéré par les policiers comme l’un des pontes de l’équipe, était de notoriété publique.

Le 23 avril 2008, Richard Casanova sort d’une concession automobile de Porto-Vecchio (Corse-du-Sud) lorsqu’il est fauché par une rafale de fusil-mitrailleur, presque à bout portant. Deux ans avant son assassinat, en mars 2006, il avait été arrêté -certains policiers évoquent une reddition négociée- après une longue cavale de quinze années. Un éloignement relatif: Casanova, qui votait aux élections, a déclaré la naissance de ses deux enfants en mairie.

Un « groupe de travail permanent » sur la Corse

Ni la justice, ni la police, ni le fisc n’ont réussi à stopper l’ascension de l’équipe de la Brise de mer dans les années 1980 et 1990. L’argent des braquages a, de l’aveu même des enquêteurs, pu être réinvesti dans l’économie locale et donc blanchi. Pour détecter suffisamment tôt les investissements de type mafieux, la direction centrale de la police judiciaire a créé en janvier dernier un « groupe de travail permanent » sur la Corse.
Composé de spécialistes de la lutte contre le banditisme et des procédures financières, en lien avec la PJ d’Ajaccio et les magistrats de la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille, il se réunit environ une fois par mois. Le groupe est, par exemple, à l’origine de l’interpellation de Jacques Mariani, 43 ans, le fils de Francis Mariani. L’homme, déjà incarcéré pour meurtre, aurait commandité des extorsions de fonds à l’encontre d’au moins 3 boîtes de nuit aixoises depuis sa cellule de la centrale de Saint-Maur, dans l’Indre.

La Brise incarne un intermède entre la féodalité d’antan et l’individualisme forcené de demain

Ce collectionneur de montres évoluait à la croisée des chemins, celui des affaires et celui du renseignement. L’un de ses proches témoigne même de ses interventions pour faciliter les investissements français au Gabon, où il était apparemment en cour. Détenu modèle, objet de toutes les attentions de l’administration, Casanova n’était décidément pas un prisonnier comme un autre: il voulait hâter l’ouverture de son procès. Persuadé d’être acquitté comme l’avaient été avant lui les autres suspects du casse de l’Union de banques suisses, commis à Genève à l’aube du 25 mars 1990 (18,9 millions d’euros de préjudice). Le principal accusateur refusait de témoigner.

Remis en liberté dans l’attente d’un hypothétique renvoi devant une cour d’assises, Richard Casanova investissait dans un projet de construction de villas, près de Porto-Vecchio selon des témoignages concordants. Avec cette piste, les enquêteurs pensent tenir la clef de l’assassinat.

Si la thèse d’un conflit interne à la Brise se confirme, elle sonne le glas d’une confrérie qui avait toujours réussi à surmonter ses divisions. L’union fut même la clef de sa réussite. Hier dominaient les clans pyramidaux, à l’image des Guérini. Pour demain se profilent les bandes d’Ajaccio ou de Venzolasca. La Brise incarne un intermède entre la féodalité d’antan et l’individualisme forcené de demain. Une sorte de fédération du braquage où chaque voix comptait.

Le vent se lève avec l’assassinat du parrain de Haute-Corse, Louis Memmi, le 10 septembre 1981: « 20 personnes seront ainsi assassinées jusqu’en septembre 1983, parfois pour des motifs liés à la prise de contrôle des établissements de nuit », relève une synthèse de la police judiciaire consacrée à la criminalité organisée en Corse dont L’Express a eu connaissance.

Au début des années 80, le gang avait l'habitude de se retrouver sur le Vieux-PortPhotononstop/Tristan Deschamps

Au début des années 80, le gang avait l’habitude de se retrouver sur le Vieux-Port

« La Brise de mer va contribuer à la déstructuration morale de l’île »

Sur l’île, les hold-up succèdent aux hold-up: plus de 160 en 1985, surtout dans la région bastiaise, alors qu’ils se comptaient sur les doigts d’une main à la fin des années 1970. La généralisation d’agences bancaires peu sécurisées facilite la tâche des jeunes gangsters. Des hommes tellement soudés qu’ils font, dit-on, caisse commune. Ils agissent grimés, héritant du surnom de « postiches » avant que la célèbre bande parisienne de Belleville rafle cette « AOP » -appellation d’origine policière.

Par commodité, les flics désignent les Bastiais sous le nom de Brise de mer, le café du Vieux-Port où ces joueurs de poker ont leurs habitudes. Voilà l’oeil du cyclone qui déferle sur la Corse, sur la Côte-d’Azur et jusqu’à Neuilly (Hauts-de-Seine). « Pour fermer le bar, nous avons pris prétexte d’un incident qui n’avait rien à voir avec le banditisme, se souvient le commissaire Demetrius Dragacci, aujourd’hui à la retraite. Par dépit amoureux, un homme avait ouvert le feu dans l’établissement. La balle de 7,65 s’était logée dans le plafond. » Le mythe, et la crainte qu’il inspire, survit à ce coup du sort et aux suivants. Une première opération mains propres lancée le 17 octobre 1986 dans le milieu des bars et des boîtes de nuit se solde par de simples redressements fiscaux (l’ensemble des condamnations avoisine 13 millions de francs, soit environ près de 2 millions d’euros). Pas de quoi entamer sérieusement le trésor de la Brise.

Des policiers s'affairent auprès du corps de Pierre-Marie Santucci, décrit comme une figure du banditisme corse, qui a été tué par balle, le 10 février 2009 sur un parking de Vescovato près de Bastia.AFP/STEPHAN AGOSTINI

Des policiers s’affairent auprès du corps de Pierre-Marie Santucci, décrit comme une figure du banditisme corse, qui a été tué par balle, le 10 février 2009 sur un parking de Vescovato près de Bastia.

« Souvent soupçonnés, parfois dénoncés anonymement […], sachant que personne ne se hasardera à témoigner contre eux, ils bénéficient d’une quasi-invulnérabilité », regrette le procureur général de Bastia, Christian Raysseguier, dans un rapport de 40 pages adressé à sa hiérarchie le 25 février 1994. « L’émergence de la Brise de mer ne marque pas la seule apparition d’une génération de truands, si douée soit-elle. Elle met également en lumière un tournant historique qui fait basculer l’île dans une autre ère […]. La Brise de mer va ainsi, à sa façon, contribuer à la déstructuration morale de l’île », analysent les journalistes Jacques Follorou et Vincent Nouzille dans un livre remarquablement documenté, Les Parrains corses (1).

Aujourd’hui, les fils de la Brise ont repris le flambeau paternel, à l’image de Jacques Mariani. Ce dernier gère ses affaires de prison, bien que son éloignement de la Corse obère sa capacité d’action. Quant aux aînés, producteur d’huile d’olive, gérants de chantier naval ou cafetiers, ils s’inquiètent pour leurs vieux jours. En mai dernier, ils auraient tenu une réunion de crise dans le village de La Porta. Brise de mort? Elle n’a pas encore rendu son dernier souffle.

« Du grand banditisme à l’ancienne »

Gilles Leclair, coordonnateur des forces de sécurité en Corse, décrypte les évolutions de la criminalité dans l’île.

De nombreux règlements de comptes ont décimé les rangs de la Brise de mer ces derniers mois. Est-ce la fin de cette équipe?

La Brise de mer est très affaiblie. Elle était devenue pour la police une sorte de marque de fabrique, un label du banditisme en Haute-Corse. Il est certain que la mort accidentelle, en 2006, de « Jean-Jé » Colonna, qui avait la haute main sur le Sud, a aiguisé les appétits. Certains membres de la Brise sont passés du nord de l’île au sud, d’un camp à l’autre. Ce qui explique la flambée récente des règlements de comptes: 8 en 2008, 13 depuis le début de l’année. La mise en place d’une task force policière en Corse et la vague d’arrestations qui a suivi ont un peu calmé les ardeurs…

La police n’en est-elle pas réduite à compter les points?

Non. Nous avons réagi très fortement, avec la police judiciaire en particulier. Sous l’égide de la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille, nous avons créé des équipes mixtes avec la participation d’offices nationaux spécialisés dans la lutte contre la fraude financière. Ces méthodes ont porté leurs fruits et permis bon nombre d’arrestations. Quant aux personnes en fuite, je vous assure qu’elles sont activement recherchées.

Comment définir le banditisme corse?

On retrouve ici le dernier exemple de grand banditisme à l’ancienne. Un banditisme qui respecte les règles hiérarchiques, avec de vrais chefs, des « capo », comme on dirait en Italie, des règles d’honneur, des vengeances familiales. En Corse, la petite et moyenne criminalité demeure très faible: on déplore très peu de viols, d’attaques de vieillards, de vols. Le grand banditisme reste cantonné à des « valeurs sûres »: les jeux, avec des prolongements en Afrique, les stupéfiants, avec des liens jusqu’en Amérique du Sud, et, bien sûr, le contrôle d’établissements de nuit.

Comment se passent les relations entre le grand banditisme et les nationalistes?

Les intérêts sont parfois divergents. L' »action politique » de certains nationalistes, opposés à un développement économique anarchique de l’île, peut gêner les intérêts des grands voyous. On sent des tensions entre des membres de Corsica Libera, beaucoup moins impliqués dans l’affairisme que leurs aînés, et des truands locaux, prêts à investir dans des projets immobiliers dans l’île.
Jean-Marie Pontaut

(1) Les Parrains corses. De nouvelles révélations sur la mafia corse. Fayard, 618 p., 26 euros.

Corse

Le gang « La Brise de mer » se meurt

Par Eric Pelletier, publié le 20/08/2009 10:46 – mis à jour le 20/08/2009 18:04

Depuis plusieurs mois, les figures historiques de la Brise de mer, équipe légendaire du banditisme insulaire, tombent les unes après les autres. Des règlements de comptes internes? C’est en tout cas la fin d’une époque…

C’est une règle immuable, une loi d’airain, que l’on navigue sur l’océan ou dans le milieu: les vents les plus tempétueux finissent par tourner. La Brise de mer, légendaire équipe de malfaiteurs bastiais, connaît ces derniers mois des convulsions dont elle aura du mal à se relever. La Brise agonise, soldant dans le sang les comptes des Trente Glorieuses du banditisme insulaire.

Francis Mariani, soupçonné de complicité dans le meurtre du jeune nationaliste corse Nicolas Montigny, à l'ouverture de son procès le 25 février 2008 à Aix.

AFP/Michel Gangne

Francis Mariani, soupçonné de complicité dans le meurtre du jeune nationaliste corse Nicolas Montigny, à l’ouverture de son procès le 25 février 2008 à Aix.

Francis, en tout cas, avait des ennemis déterminés. Le 6 février dernier, la police judiciaire intercepte la Porsche du défunt, tout juste débarquée d’un ferry à Marseille. L’inspection minutieuse de la voiture, en partance pour le Luxembourg, révèle la présence de minuscules éclats de verre. La preuve, selon les experts, que le bolide a essuyé des tirs…

En l’espace d’un an, d’autres figures historiques de la Brise sont tombées, comme Daniel Vittini, attiré dans une clairière, près de Venaco, le 3 juillet 2008, ou Pierre-Marie Santucci, abattu par une seule balle de sniper, le 10 février dernier sur un parking, à Vescovato. Petits meurtres entre amis? Bien qu’endeuillée par le passé, l’équipe avait toujours surmonté ses divisions internes. Mais, depuis quelques années, la haine s’était invitée parmi les associés. L’inimité entre Francis Mariani et Richard Casanova, dit Charles, lui aussi considéré par les policiers comme l’un des pontes de l’équipe, était de notoriété publique.

Le 23 avril 2008, Richard Casanova sort d’une concession automobile de Porto-Vecchio (Corse-du-Sud) lorsqu’il est fauché par une rafale de fusil-mitrailleur, presque à bout portant. Deux ans avant son assassinat, en mars 2006, il avait été arrêté -certains policiers évoquent une reddition négociée- après une longue cavale de quinze années. Un éloignement relatif: Casanova, qui votait aux élections, a déclaré la naissance de ses deux enfants en mairie.

Un « groupe de travail permanent » sur la Corse

Ni la justice, ni la police, ni le fisc n’ont réussi à stopper l’ascension de l’équipe de la Brise de mer dans les années 1980 et 1990. L’argent des braquages a, de l’aveu même des enquêteurs, pu être réinvesti dans l’économie locale et donc blanchi. Pour détecter suffisamment tôt les investissements de type mafieux, la direction centrale de la police judiciaire a créé en janvier dernier un « groupe de travail permanent » sur la Corse.
Composé de spécialistes de la lutte contre le banditisme et des procédures financières, en lien avec la PJ d’Ajaccio et les magistrats de la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille, il se réunit environ une fois par mois. Le groupe est, par exemple, à l’origine de l’interpellation de Jacques Mariani, 43 ans, le fils de Francis Mariani. L’homme, déjà incarcéré pour meurtre, aurait commandité des extorsions de fonds à l’encontre d’au moins 3 boîtes de nuit aixoises depuis sa cellule de la centrale de Saint-Maur, dans l’Indre.

La Brise incarne un intermède entre la féodalité d’antan et l’individualisme forcené de demain

Ce collectionneur de montres évoluait à la croisée des chemins, celui des affaires et celui du renseignement. L’un de ses proches témoigne même de ses interventions pour faciliter les investissements français au Gabon, où il était apparemment en cour. Détenu modèle, objet de toutes les attentions de l’administration, Casanova n’était décidément pas un prisonnier comme un autre: il voulait hâter l’ouverture de son procès. Persuadé d’être acquitté comme l’avaient été avant lui les autres suspects du casse de l’Union de banques suisses, commis à Genève à l’aube du 25 mars 1990 (18,9 millions d’euros de préjudice). Le principal accusateur refusait de témoigner.

Remis en liberté dans l’attente d’un hypothétique renvoi devant une cour d’assises, Richard Casanova investissait dans un projet de construction de villas, près de Porto-Vecchio selon des témoignages concordants. Avec cette piste, les enquêteurs pensent tenir la clef de l’assassinat.

Si la thèse d’un conflit interne à la Brise se confirme, elle sonne le glas d’une confrérie qui avait toujours réussi à surmonter ses divisions. L’union fut même la clef de sa réussite. Hier dominaient les clans pyramidaux, à l’image des Guérini. Pour demain se profilent les bandes d’Ajaccio ou de Venzolasca. La Brise incarne un intermède entre la féodalité d’antan et l’individualisme forcené de demain. Une sorte de fédération du braquage où chaque voix comptait.

Le vent se lève avec l’assassinat du parrain de Haute-Corse, Louis Memmi, le 10 septembre 1981: « 20 personnes seront ainsi assassinées jusqu’en septembre 1983, parfois pour des motifs liés à la prise de contrôle des établissements de nuit », relève une synthèse de la police judiciaire consacrée à la criminalité organisée en Corse dont L’Express a eu connaissance.

Au début des années 80, le gang avait l'habitude de se retrouver sur le Vieux-Port

Photononstop/Tristan Deschamps

Au début des années 80, le gang avait l’habitude de se retrouver sur le Vieux-Port

« La Brise de mer va contribuer à la déstructuration morale de l’île »

Sur l’île, les hold-up succèdent aux hold-up: plus de 160 en 1985, surtout dans la région bastiaise, alors qu’ils se comptaient sur les doigts d’une main à la fin des années 1970. La généralisation d’agences bancaires peu sécurisées facilite la tâche des jeunes gangsters. Des hommes tellement soudés qu’ils font, dit-on, caisse commune. Ils agissent grimés, héritant du surnom de « postiches » avant que la célèbre bande parisienne de Belleville rafle cette « AOP » -appellation d’origine policière.

Par commodité, les flics désignent les Bastiais sous le nom de Brise de mer, le café du Vieux-Port où ces joueurs de poker ont leurs habitudes. Voilà l’oeil du cyclone qui déferle sur la Corse, sur la Côte-d’Azur et jusqu’à Neuilly (Hauts-de-Seine). « Pour fermer le bar, nous avons pris prétexte d’un incident qui n’avait rien à voir avec le banditisme, se souvient le commissaire Demetrius Dragacci, aujourd’hui à la retraite. Par dépit amoureux, un homme avait ouvert le feu dans l’établissement. La balle de 7,65 s’était logée dans le plafond. » Le mythe, et la crainte qu’il inspire, survit à ce coup du sort et aux suivants. Une première opération mains propres lancée le 17 octobre 1986 dans le milieu des bars et des boîtes de nuit se solde par de simples redressements fiscaux (l’ensemble des condamnations avoisine 13 millions de francs, soit environ près de 2 millions d’euros). Pas de quoi entamer sérieusement le trésor de la Brise.

Des policiers s'affairent auprès du corps de Pierre-Marie Santucci, décrit comme une figure du banditisme corse, qui a été tué par balle, le 10 février 2009 sur un parking de Vescovato près de Bastia.

AFP/STEPHAN AGOSTINI

Des policiers s’affairent auprès du corps de Pierre-Marie Santucci, décrit comme une figure du banditisme corse, qui a été tué par balle, le 10 février 2009 sur un parking de Vescovato près de Bastia.

« Souvent soupçonnés, parfois dénoncés anonymement […], sachant que personne ne se hasardera à témoigner contre eux, ils bénéficient d’une quasi-invulnérabilité », regrette le procureur général de Bastia, Christian Raysseguier, dans un rapport de 40 pages adressé à sa hiérarchie le 25 février 1994. « L’émergence de la Brise de mer ne marque pas la seule apparition d’une génération de truands, si douée soit-elle. Elle met également en lumière un tournant historique qui fait basculer l’île dans une autre ère […]. La Brise de mer va ainsi, à sa façon, contribuer à la déstructuration morale de l’île », analysent les journalistes Jacques Follorou et Vincent Nouzille dans un livre remarquablement documenté, Les Parrains corses (1).

Aujourd’hui, les fils de la Brise ont repris le flambeau paternel, à l’image de Jacques Mariani. Ce dernier gère ses affaires de prison, bien que son éloignement de la Corse obère sa capacité d’action. Quant aux aînés, producteur d’huile d’olive, gérants de chantier naval ou cafetiers, ils s’inquiètent pour leurs vieux jours. En mai dernier, ils auraient tenu une réunion de crise dans le village de La Porta. Brise de mort? Elle n’a pas encore rendu son dernier souffle.

« Du grand banditisme à l’ancienne »

Gilles Leclair, coordonnateur des forces de sécurité en Corse, décrypte les évolutions de la criminalité dans l’île.

De nombreux règlements de comptes ont décimé les rangs de la Brise de mer ces derniers mois. Est-ce la fin de cette équipe?

La Brise de mer est très affaiblie. Elle était devenue pour la police une sorte de marque de fabrique, un label du banditisme en Haute-Corse. Il est certain que la mort accidentelle, en 2006, de « Jean-Jé » Colonna, qui avait la haute main sur le Sud, a aiguisé les appétits. Certains membres de la Brise sont passés du nord de l’île au sud, d’un camp à l’autre. Ce qui explique la flambée récente des règlements de comptes: 8 en 2008, 13 depuis le début de l’année. La mise en place d’une task force policière en Corse et la vague d’arrestations qui a suivi ont un peu calmé les ardeurs…

La police n’en est-elle pas réduite à compter les points?

Non. Nous avons réagi très fortement, avec la police judiciaire en particulier. Sous l’égide de la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille, nous avons créé des équipes mixtes avec la participation d’offices nationaux spécialisés dans la lutte contre la fraude financière. Ces méthodes ont porté leurs fruits et permis bon nombre d’arrestations. Quant aux personnes en fuite, je vous assure qu’elles sont activement recherchées.

Comment définir le banditisme corse?

On retrouve ici le dernier exemple de grand banditisme à l’ancienne. Un banditisme qui respecte les règles hiérarchiques, avec de vrais chefs, des « capo », comme on dirait en Italie, des règles d’honneur, des vengeances familiales. En Corse, la petite et moyenne criminalité demeure très faible: on déplore très peu de viols, d’attaques de vieillards, de vols. Le grand banditisme reste cantonné à des « valeurs sûres »: les jeux, avec des prolongements en Afrique, les stupéfiants, avec des liens jusqu’en Amérique du Sud, et, bien sûr, le contrôle d’établissements de nuit.

Comment se passent les relations entre le grand banditisme et les nationalistes?

Les intérêts sont parfois divergents. L' »action politique » de certains nationalistes, opposés à un développement économique anarchique de l’île, peut gêner les intérêts des grands voyous. On sent des tensions entre des membres de Corsica Libera, beaucoup moins impliqués dans l’affairisme que leurs aînés, et des truands locaux, prêts à investir dans des projets immobiliers dans l’île.

Jean-Marie Pontaut

(1) Les Parrains corses. De nouvelles révélations sur la mafia corse. Fayard, 618 p., 26 euros.
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