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Rencontre avec Maître Eolas, un des blogueurs les plus célèbres et les plus mystérieux du Net. Ce jeune avocat du barreau de Paris, qui tient à garder l’anonymat, nous a raconté les dessous de la fabrication d’un site de poil à gratter du judiciaire, devenu à la fois un phénomène et une référence. Et qui est visité par 15 000 personnes chaque jour. Dans une autre vie, celle de sa profession, Maître Eloas assiste de nombreux prévenus en comparution immédiate. Il est un ardent défenseur de l’aide juridictionnelle. Propos recueillis :

La création du blog : « J’avais jusque-là l’habitude de poster des commentaires sur d’autres blogs. Je trouvais formidable ce lieu d’échange entre des gens qui n’ont aucune légitimité journalistique ou politique mais qui peuvent être de véritables experts en leur domaine. Début 2004, je me suis rendu compte que le projet de loi sur l’économie numérique soulevait une levée de boucliers sur Internet. Tout le monde se focalisait sur la LCEN, et, pendant ce temps, il n’y avait aucun échange d’ordre juridique sur le projet de loi Perben 2, alors en discussion. Un projet qui m’inquiétait beaucoup, notamment dans ses volets d’application sur la petite et moyenne délinquance et sur l’aide au séjour irrégulier d’un étranger en France. J’ai donc cessé mes commentaires sur différents blogs et créé le mien ».

Le pseudo Eolas : « C’est un prénom gothique irlandais que j’ai choisi parce qu’il n’existe dans aucune autre langue et qu’il n’avait jusque-là été emprunté par personne. Un an plus tard, lorsque que j’ai changé d’hébergeur, j’ai ajouté « maître » pour obtenir le nombre de lettres exigées par les normes de mon nouveau fournisseur d’accès ».

Les raisons d’un succès : « La progression des visites s’est faite par pics. Aujourd’hui, Maître Eolas reçoit en moyenne 15 000 visites par jour. Celles-ci sont montées jusqu’à 75 000 quand j’ai réagi à la chronique de Luc Besson, dans « Le Monde », qui dénonçait le téléchargement illégal de films et préparait ainsi le terrain à la loi Hadopi. Je ne sais jamais quel billet va avoir du succès. Parfois je crois que celui que je viens d’écrire, en y passant beaucoup de temps, va plaire. Mais je me trompe. Pour celui de Besson, que j’ai rédigé très rapidement, je ne m’attendais pas à une telle réaction. Idem pour mon billet sur la garde-à-vue de l’ancien directeur de Libération, Vittorio de Filipis, pour une simple affaire de diffamation, et qui a eu une grande répercussion. »

Lieu d’écriture du blog : « Parfois chez moi, mais surtout à mon bureau d’avocat. Je consacre environ une 1H30 par jour à rédiger mon billet. Mon ordinateur reste en permanence allumé à mes côtés. De temps en temps, je regarde les commentaires. S’il le faut, je modère, mais il est rare que je supprime plus de cinq posts dans la journée. Cette lecture me prend environ une demie heure. L’avantage, quand on est avocat, c’est que l’on passe pas mal de temps au bureau. Cependant, la quantité des commentaires auxquels je dois répondre, souvent me dépasse. Lors de l’affaire du mariage annulé, à Lille, parce que la femme, n’était pas vierge, j’ai reçu 1500 posts. Lors de celle de la déclaration du pape sur le préservatif, j’ai éteint mon ordinateur au bout de 400 commentaires. Le problème, c’est que répondre à ces derniers prend beaucoup de temps si on ne charge pas une secrétaire ou un communiquant de le faire à sa place. Or, le succès de ce blog tient à ce que les gens peuvent discuter directement avec moi».

Un ou plusieurs Maître Eloas?: >« Je sous-traite à quelques « co-locataires », en l’occurrence, un procureur, deux juges d’instruction et une avocate. Cela me soulage un peu d’écrire et m’amuse lorsque je découvre un texte pertinent de ces auteurs sur mon blog. Le 23 octobre, dernier, jour d’action des magistrats contre la politique de Rachida Dati, j’ai ouvert Maître Eolas pendant trois jours à des magistrats en colère. Ces derniers ont ainsi eu la possibilité, sous pseudonyme, de s’adresser directement aux justiciables. Ces blogs ont suscité pas mal de contreverses et de critiques auxquelles les auteurs n’étaient toutefois pas obligés de répondre. Découvrir ainsi ce que les magistrats ont dans la tête, préoccupation continuelle des avocats, était vraiment intéressant ».

Qui sait qui se cache derrière Maître Eloas ?: « Hormis mon cercle d’amis, peu de gens dans le milieu judiciaire. Je tiens à garder l’anonymat car je ne veux pas que ce blog soit confondu avec des sites d’avocats qui, eux, dépendent de réglementations très strictes. Je tiens à ma libre parole. Pour autant, je ne crois pas que cette partie de mes activités soit un secret de Polichinelle. Cela me rend cependant un peu parano quand je tombe sur un procureur plutôt conciliant. Je me dis que, si celui-ci a rendu la bonne décision, c’est peut-être parce qu’il lit mon blog. Je n’ai, par ailleurs, reçu aucune réaction directe de l’ordre des avocats. On me fiche une paix royale ».

Ses têtes de turc : « On m’a souvent reproché de m’en prendre à Rachida Dati. C’était surtout au début, quand on la présentait comme une star, comme l’amie du couple présidentiel, bienvenue en tant que représentante de la diversité. J’avais cependant pourtant apprécié que Rachida Dati défende, pour protéger l’épouse rejetée par son conjoint, la décision du juge de Lille d’annuler le mariage. Là, Dati jouait son rôle de garde des Sceaux. Mais devant le tollé du monde politique qu’a entrainé ce jugement, il a suffit de 24 heures pour que le gouvernement reprenne la ministre en main. Elle a fait volte-face et m’a beaucoup déçu. Ensuite il y a eu la polémique autour de sa politique pénale. Aujourd’hui, son poste est quasiment vacant, je ne vais pas tirer sur une ambulance ! Pour tout dire, si je m’en prends à des magistrats ou à des journalistes, ma tête de turc préférée reste le garde des Sceaux en place, et toutes les personnes qui prennent des décisions juridiques aberrantes, si possible contradictoires, motivées par de seules considérations politiques ».
(SV)

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