Deux témoins aux assises

LE MONDE | 23.05.09

Rouen, mai 1912. Parmi les jurés tirés pour la session de la cour d’assises figurent un notaire, un architecte, un instituteur retraité, plusieurs commerçants, des ouvriers, des cultivateurs et André Gide. L’écrivain a 42 ans. Il a insisté auprès du maire de sa commune pour être inscrit sur la liste. Les tribunaux, confiait-il, avaient toujours exercé sur lui « une fascination irrésistible ». L’expérience allait le marquer au-delà de ce qu’il pressentait. Cambriolages, vols, infanticide, coups mortels, viols ou incestes – ces deux derniers crimes occupant déjà une place prépondérante -, tout l’ordinaire des procès d’assises défile devant lui.

Il y a cet homme, accusé du viol d’une fillette de 7 ans. « J’ai déboutonné ma culotte et puis je le lui ai mis dedans. – Et alors vous vous êtes livré sur elle à un mouvement de va-et-vient que la petite dit avoir duré fort longtemps. – Oh ! non, monsieur le Président, pas plus de dix minutes. (…) – Avez-vous des regrets ? – Non, m’sieur le Président. » La petite vient à la barre, «  on la fait monter sur une chaise pour qu’elle soit à la hauteur où la cour est juchée, et que le président puisse entendre ses réponses ». Gide note tout, transcrit les mots maladroits, relève les sourires et les mouvements de la foule, décrit l’état d’esprit de ses pairs jurés et, surtout, s’interroge.

Le doute, plusieurs fois, le hante. « A présent, je sais par expérience que c’est une tout autre chose d’écouter rendre la justice ou d’aider à la rendre soi-même. Quand on est parmi le public, on peut y croire encore. Assis sur le banc des jurés, on se redit cette parole du Christ : Ne jugez point. (…) A quel point la justice humaine est une chose douteuse et précaire, c’est ce que, durant douze jours, j’ai pu sentir jusqu’à l’angoisse. »

Plus de quarante ans plus tard, on retrouve les mêmes doutes, les mêmes interrogations sur la justice dans le livre que Jean Giono consacre au procès Dominici. Comme tout le monde à l’époque, l’écrivain se passionne pour l’énigme de ce triple meurtre – un couple d’Anglais et leur fillette de 10 ans – dont est accusé Gaston Dominici, le patriarche de la ferme de la Grand-Terre à Lurs (Alpes-de-Haute-Provence). Giono, qui vit non loin de là, à Manosque, couvre le procès en novembre 1954, pour l’hebdomadaire Arts. On lui a accordé une place de choix, juste derrière le président.

INÉGALITÉ DES ARMES

L’intérêt de son récit n’est pas tant dans le compte rendu d’audience de cette extraordinaire affaire, ou dans les portraits que Giono esquisse de ses protagonistes. Il réside dans la description abrupte de l’inégalité des armes entre ceux qui jugent et celui qui est jugé, dans le constat de l’incompréhension qui règne entre ces deux mondes.

Elle saisit Giono dès les premières heures du procès. « Les mots. Nous sommes dans un procès de mots. Pour accuser, il n’y a que des mots ; l’interprétation de mots placés les uns à côté des autres dans un certain ordre. » Il relève cet échange entre le président et Gaston Dominici : « Etes-vous allé au pont ? – Allée ? Il n’y a pas d’allée, je le sais, j’y suis été. » Un peu plus loin, Giono écrit que, pendant tout le temps des débats, Gaston Dominici s’est servi de trente-cinq mots. « Pas un de plus, je les ai comptés. » Or, souligne-t-il, « tout accusé disposant d’un vocabulaire de deux mille mots serait sorti à peu près indemne de ce procès. Si, en plus, il avait été doué de parole et d’un peu d’art du récit, il serait acquitté. Malgré les aveux ».

« J’ai demandé, poursuit-il, si ces aveux avaient été fidèlement reproduits aux procès-verbaux. On m’a répondu : Oui, scrupuleusement. On les a seulement mis en français. » L’écrivain relève ces malentendus, glissements successifs, transcriptions, qui ont construit l’accusation et fabriquent peu à peu l’intime conviction des jurés. Tandis qu’ils délibèrent, il écrit : « Je suis bourrelé de scrupules et plein de doutes. » Il note encore : « Je ne dis pas que Gaston D. n’est pas coupable, je dis qu’on ne m’a pas prouvé qu’il l’était. » Le 28 novembre 1954, la cour d’assises rend son verdict : Gaston Dominici est condamné à mort. Trois ans plus tard, il verra sa peine commuée en détention à perpétuité par le président René Coty. Il sera gracié et libéré en 1960 par le général de Gaulle.

Souvenirs de la cour d’assises d’André Gide. Gallimard, « Folio 2 € », 126 p.

Notes sur l’affaire Dominici de Jean Giono. Gallimard, « Folio. 2 € », 114 p.

Pascale Robert-Diard
1 réponse
  1. Atropatos
    Atropatos says:

    Merci Intime Conviction pour cet article riche, intemporel et en même temps avant-gardiste qui pose une question qui mérite selon moi de grandes réfléxions ou études, celle de l’inégalité des armes entre ceux qui jugent et ceux qui sont jugés.

    Atropatos

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