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Une intime conviction qui ne convainc plus…

lexpress.fr
Par Gilles Gaetner,

Deux avocats, Mes Ranouil et Portejoie, expliquent pourquoi les arrêts des cours d’assises doivent être motivés.
Ah! l’intime conviction, cette gueuse, qui permet à une cour d’Assises de condamner sans motiver sa décision!  Visiblement, les avocats Pierre-Charles Ranouil, également agrégé de droit romain et d’histoire du droit, et Gilles-Jean Portejoie, l’un des ténors du barreau de l’ hexagone ne l’aiment pas. Mais pas du tout! Ils le font savoir, dans un petit livre très savant, bourré de références historiques, que tous les jurés de cours d’assises et étudiants en droit se devraient de lire. (1)

Le postulat de base des deux avocats est extrêmement simple: un prévenu qui passe en correctionnelle, s’il est condamné, a droit à un jugement motivé qui explique et détaille le pourquoi et le comment de la peine qui lui est infligée. Or, bizarrement, celui qui est jugé par une cour d’assises, donc pour une infraction beaucoup plus grave, un crime, -et qui risque gros- n’a pas droit à cette protection: depuis la Révolution française, en passant par le code d’instruction criminelle de 1808 et le code de procédure pénale de 1959, la cour d’Assises et les jurés, au moment de la délibération sur le sort d’un accusé, ne doivent obéir qu’à un impératif: celui de suivre leur conscience et leur intime conviction pour condamner un individu… Une aberration que démontrent (et démontent) brillamment Ranouil et Portejoie qui souhaitent tout au long de leur ouvrage que l’intime conviction rendent l’âme. Enfin.

Et les deux auteurs de rappeler ce que déclarait Robespierre à la tribune de l’ Asssemblée constituante le 3 janvier 1791: « La loi ne peut pas abandonner à la seule conscience du juge le droit de décider autrement ».
(1)Glas pour l’intime conviction. De l’instinct à la raison(Unlimit.Ed)124 pages. 15 euros

Pont de Neuilly : Marc Machin veut être innocenté

Delphine Chayet
Dans un livre, le jeune homme raconte les sept années passées en prison pour un crime dont un autre s’est ensuite accusé.

Il y eut avant lui Roland Agret ou, plus récemment, Patrick Dils. Cinq mois après sa sortie de prison, Marc Machin, condamné pour meurtre puis mis hors de cause, rêve d’inscrire son nom au bas de la courte liste des condamnés à tort dont la justice française a reconnu l’innocence. En attendant une future saisine de la cour de révision, il publie aujourd’hui le récit de «son» erreur judiciaire *. «Seulement six personnes ont été réhabilitées de cette façon sous la Ve République», rappelle son éditeur, Arash Derambarsh.

Comme entre deux eaux, libre depuis le 7 octobre 2008 mais toujours coupable aux yeux de la jus­tice, Marc Machin a préparé la sortie de son livre telle une étape sur le long chemin de la réhabilitation. Depuis sa sortie, l’ex-taulard a été «coaché» par son éditeur, qui l’aide à peser les mots de son histoire hors du commun, en prévision d’un ambitieux plan médias. Marc Machin, 26 ans, a appris à réprimer sa colère et son amertume, concédant seulement : «Ils m’ont volé sept ans de ma vie.» Celui qui fut aux yeux de tous le meurtrier du pont de Neuilly préfère mettre en avant son désir de «tourner la page». «Je ne passe pas ma journée à cogiter en maudissant la justice, dit-il. L’année commence magnifiquement bien. Je suis dans un bon état d’esprit.»

Avec la sortie de son livre, ce jeune homme taiseux est pourtant forcé de se retourner sur les sept années qui ont suivi son interpellation, le 13 décembre 2001, par la brigade criminelle. Il raconte les aveux obtenus, après quarante heures de garde à vue, par un commandant de police chevronné et protecteur en échange d’un «piston pour entrer dans la Légion étrangère». «Je n’avais que 19 ans, j’ai craqué.» Il revient sur toutes ces fois où il a clamé son innocence. Sur l’instruction «menée à charge par un cheval aux œillères», malgré des rétractations immédiates et plus jamais contredites.

«Humilié, bafoué, incompris»

Marc Machin conserve un souvenir particulièrement douloureux de ses deux procès, en première instance puis en appel. Desservi tant par une histoire chaotique que par ses antécédents judiciaires – il avait déjà été condamné pour agression sexuelle -, il écopera de 18 ans de réclusion criminelle en septembre 2004. «On a fait de moi le portrait d’un garçon agressif et instable, se souvient-il. Je me suis senti humilié, bafoué, incompris, et je me suis renfermé. On a dit par la suite que j’avais été arrogant et provocateur.» Dans son livre, le jeune homme raconte aussi les années de prison sous le matricule 17966, la violence et la souffrance omniprésentes, les cris des détenus, la solitude.

En mars 2008, l’irruption d’un certain David Sagno au commissariat de Suresnes marque la fin de cette descente aux enfers. Venu spontanément s’accuser du meurtre de Marie-Agnès Bedot, ce SDF convainc policiers et magistrats de reprendre leur enquête à zéro et, bientôt, de remettre Marc Machin en liberté. «Lorsque je l’ai rencontré dans le bureau du juge, j’ai d’abord été incapable de le regarder, par peur de ma réaction, se rappelle-t-il. À la fin de la confrontation, je l’ai remercié d’avoir endossé ses responsabilités. Mais je serai présent à son procès, en signe de soutien aux familles des femmes qu’il a tuées et pour qui je n’ai jamais cessé de prier pendant toutes ces années.» Son sort ne sera pas réglé par l’éventuelle condamnation de Sagno : l’innocence de Marc Machin ne ne peut être définitivement reconnue qu’à l’issue d’une procédure de révision.

De retour chez son père, Marc Machin aspire à une vie normale. Il lui a fallu commencer par faire sa carte d’identité, se battre pour ouvrir un compte en banque et apprendre à arriver à l’heure aux rendez-vous. Rêvant de devenir palefrenier soigneur, il a décroché deux stages dans des centres équestres. Mais le plus important, à ses yeux, reste à venir : «J’attends une chose sans laquelle je ne pourrai jamais tourner la page : que mon innocence soit reconnue.»

* Seul contre tous ! (Pascal Galodé Éditeurs)

03/03/2009 |

"Cour d'Assises" de Georges Simenon

Depuis qu’il a lâché son métier de menuisier, Petit Louis fait le crâneur sur la Côte d’Azur. S’il joue au gangster, il vise moins en fait à s’introduire dans le milieu qu’à décrocher une bonne planque. Il s’installe à Nice avec une vieille cocotte dotée d’une jolie fortune, Constance Ropiquet, qui se fait appeler comtesse d’Orval. Peu de temps après, il héberge Lulu, qu’il fait passer pour sa sœur; c’est une fille dont le protecteur est à ce moment sous les verrous.

Le ménage à trois file un parfait bonheur jusqu’au jour où le dénommé Gène sort de prison. Petit Louis s’enfuit pour un temps à Cannes afin d’éviter les représailles du souteneur, mais lorsqu’il revient chez Constance, il trouve celle-ci assassinée. Il n’est pas douteux que le coupable est Gène. Pris de panique, Petit Louis fait disparaître le cadavre et les traces du meurtre. Pourquoi ne pas profiter un peu de l’occasion ? En subtilisant les biens de Constance, Petit Louis mène dès lors grand train sur la côte comme si c’était lui, en somme, qui avait fait le coup. Bientôt cependant la police le repère et il est écroué. Commence alors pour lui un long procès qui n’est qu’une parodie de justice: tous les témoignages l’accusent, toutes ses actions se retournent contre lui.

Éditions GALLIMARD.

Souvenirs de la Cour d'Assises

lundi 23 février 2009

Souvenirs de la Cour d’Assises

« C’est un petit livre très passionnant et très triste. » C’est ainsi que l’Intransigeant ouvre en 1914 sa critique de Souvenirs de la cour d’assises. Gallimard vient de rééditer dans sa collection Folio à deux euros les Souvenirs de la Cour d’Assises d’André Gide d’après l’édition établie par Pierre Masson dans le volume de la Pléiade « Souvenirs et voyages ».

Pendant douze jours, du 13 au 25 mai 1912, Gide est juré lors d’une session aux Assises de Rouen. Depuis six ans qu’il demandait au maire de Cuverville de l’inscrire sur la liste des « jurés volontaires », le voici très excité à l’idée d’avoir été enfin choisi. « Profit très espéré, mais dépassant toute espérance.« , note-t-il dans son Journal le 4 juin 1912.

Il voit défiler de nombreuses affaires parmi lesquelles cinq attentats à la pudeur, des petits voleurs, des meurtriers. Il prend des notes. Après avoir achevé les Caves du Vatican, il met ces notes en forme en juillet 1913 et les Souvenirs de la Cour d’Assises paraissent en janvier 1914 à la NRF. C’est donc le premier livre d’un Gide aux préoccupations non plus esthétiques ou morales mais sociales.

Son premier livre « engagé » (l’édition de 1911 de Corydon était très limitée). Gide décrit le fonctionnement et les dysfonctionnements de la justice dans ce tribunal de province : les a priori du juge, les questions orientées jusque sur le bulletin de vote final, la timidité de ses compagnon du jury, l’incompréhension des prévenus face au vocabulaire des magistrats (« Comment avez-vous obvié à ce problème ? », ou les lapsus de ces derniers. (« Vous vous êtes remis à frapper la malheureuse et, d’un dernier coup, vous lui avez tranché la cariatide. »)

La justice humaine est bien fragile et c’est un grand poids sur les épaules et la conscience de jurés comme ce « pauvre vieux paysan sorti de La Cagnotte de Labiche » qui a mis une demi-heure à trouver l’entrée du tribunal… Restent les circonstances atténuantes qui atténuent non seulement le jugement rendu mais aussi la mauvaise conscience d’avoir participé à un jeu truqué où la frontière entre coupable et innocent est bien ténue.

Un procès pour les étoiles


Un procès pour les étoiles
( 1 )

Un procès pour les étoiles ( 1 ) de Robert J. Sawyer aux éditions J’ai lu , collection Millénaires

Genre : SF

Auteurs :
Robert J. Sawyer

Couverture : Tim Flach/Stone
Date de parution : septembre 2001
Inédit

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Langue d’origine : Anglais UK
Type d’ouvrage : Roman
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

de Robert J. Sawyer


Un cadavre humain et un assassin extra-terrestre, voilà un procès des plus prometteurs…

Après avoir lu Mutations de Robert J. Sawyer, je n’ai pu qu’être tenté par ce nouveau roman de cet écrivain de science-fiction canadienne. Et je l’avoue, je ne désapprouve pas mon choix. Un procès pour les étoiles est une petite merveille d’humour, d’ingéniosité, un procès à la Perry Mason qui ne vous fera pas regretter d’avoir ouvert ce roman.

Premier contact extra-terrestre…

Frank Nobilio, conseiller scientifique du président des Etats-Unis est chargé d’une mission un peu inhabituelle. En effet, établir le premier contact entre les humains et une race extra-terrestre n’est pas une mince affaire. Heureusement, la rencontre avec les Tosoks est un succès. Certes, ces aliens n’ont rien en commun avec notre apparence mais ils semblent totalement amicaux. Les Tosoks sont venus sur Terre car ils ont besoin d’aide des hommes ou plutôt plu spécifiquement d’une assistance technique suite à une avarie de leur vaisseau spatial. Frank accepte de les aider en échange de leurs connaissances et de leurs avancées technologiques. Pour cela, il leur réserve le meilleur accueil possible.

Premier meurtre extra-terrestre…

Cletus Calhoun, un savant participant à rencontre avec les ET, se lie rapidement d’amitié avec un des Tosoks, prénommé Hask. Malheureusement, une nuit, Cletus est assassiné dans des conditions atroces et surtout bien inaccoutumées. Tous les indices semblent nommer Hask coupable. Selon la loi de l’Etat, celui-ci risque la peine de mort si Frank et Dale, son avocat, ne prouvent son innocence. Tout pourrait être simple si en plus des indices qui l’accusent, Hask ne restait pas aussi silencieux. Peu coopératif, L’extraterrestre laisse entendre que l’enjeu dépasse de loin la condamnation d’un alien. C’est plutôt l’avenir de l’humanité qui se joue…

Un procès aux multiples rebondissements et répercussions

Robert J. Sawyer nous donne ici sa vision de la rencontre entre les hommes et les extra-terrestres, entre deux mondes totalement opposés dans leurs manières de vivre, de penser et qui, pourtant, peuvent agir dans un même but, aussi irraisonné. Ce roman est surprenant et souvent drôle. Ecrit sous forme d’un procès avec une multitude de rebondissements de preuves et de témoins de dernières minutes… on s’attend à tout moment à entendre Perry Mason faire sa plaidoirie. Un thriller mi-extra-terrestre,mi-humain des plus surprenants à lire absolument.

Laure Ricote

La robe grillée


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CHAMPENOIS Sabrina

«Moi ? Comme dit mon mari, je plaide comme une pelle.» Elle balance ça avec un petit sourire, Hannelore Cayre, limite bravache. Ferait-elle sa maligne, la grande gigue blonde ? Voilà une avocate pénaliste en exercice depuis dix ans, à Paris, collaboratrice de son époux. Jean-Christophe Tymoczko n’est pas une star du barreau, mais il arrive que son nom apparaisse au détour de faits divers médiatisés comme le décès d’un policier à la foire du Trône (il défend l’ado de 15 ans suspecté d’avoir poussé le gardien de la paix), ou le procès fait à Jean-Marc Priez, l’ex-président de l’association d’information sur les drogues Techno +, poursuivi pour facilitation et incitation à l’usage de drogue. Sa femme dit que «ça marche plutôt bien pour lui, plusieurs affaires par jour», quand la fréquence se fait pour elle plus aléatoire, mais sans que ça paraisse poser problème. Dans le même temps, Hannelore Cayre certifie que leur ordinaire professionnel est celui de ses livres, «qui peuvent apparaître outranciers», mais ne restituent que du vécu, par elle, lui, ou par des collègues ; et elle a des tonnes de récits en réserve.

Depuis trois ans, Hannelore Cayre secoue le cocotier du polar juridique. En termes de ventes, 6 000 à 8 000 exemplaires par livre, il n’y a pas de quoi téléphoner à sa mère. Sur le fond et la forme, en revanche, pourquoi pas. Son personnage fétiche, l’avocat parisien Christophe Leibowitz-Berthier, s’inscrit radicalement en faux contre l’imagerie afférente au job – au choix, héros incorruptible, intuitif limite médium, ou requin sans foi ni loi. Leibowitz, lui, n’a aucune grandeur, ne vaut pas mieux que ses clients, à 80 % des petits dealers qui oublieront de le payer. Un paria du barreau, Leibowitz. Alcoolique jusqu’à la lie. Cynique, couard et combinard, que les juges regardent comme «un étron». Ce qui d’ailleurs le ravit, lui qui mène le récit et allume tous azimuts : ses pairs, mais aussi le parquet, les flics. Des Scud, voilà ce que sont ces polars, et qu’ils viennent du sérail amplifie évidemment l’intérêt suscité par une verve ­vandale.

A lors, noble porte-voix des obscurs de la justice, Hannelore Cayre, dont le premier roman était dédié «aux soutiers du pénal et à Jean-Christophe» ? Rien du tout. Si elle parle de son mari comme d’un quasi-Zorro («Quand il accepte de défendre quelqu’un, c’est chaque fois comme s’il avait à sauver sa propre peau»), elle-même se décrit en simili-Leibowitz, passant un poil désabusée d’un dossier à l’autre ( «Cas classique : un petit dealer du canal Saint-Martin»). Un chroniqueur judiciaire qui l’a vue à l’oeuvre la décrit pourtant «solaire, dégageant une incroyable énergie». Qu’importe, elle ne cache pas rêver de remiser la robe pour l’écriture. Sachant que, à bon entendeur, salut, c’en est fini de Leibowitz : «J’estime être capable d’écrire autre chose que des polars à avocat.» Son ambition : renouer avec l’école réaliste du XIXe, Balzac & co. «Arriver à dézinguer une situation en une phrase, et atteindre une implacable véracité.» C es temps-ci, elle prépare l’adaptation cinématographique des aventures de Leibowitz, elle précise non sans fierté qu’elle a obtenu du palais une autorisation de filmer où elle veut dans la partie correctionnelle, «une première, pour une fiction».

C’ est un intrigant mélange, Hannelore Cayre. Incendiaire à l’écrit, créature d’une idoine urbanité trendy en chair et en os. Qui abonde en «pétasse !» ou «sale con !» tout en louant Jouhandeau ou Mirbeau, qui se dit «absolument à gauche» mais soufflette Ségolène d’un bon mot («J’ai voté pour elle aux deux tours, mais je déteste ce qu’elle représente, l’institutrice frigide qui tape sur les élèves qui lèvent le doigt»). Ça décoiffe, c’ est séduisant, mais un poil risqué : entre provoc trash chic et véhémence engagée, le soupçon d’affectation, de pose, peut faire son trou. Et il n’est pas interdit de penser que c’est ce qui agace le milieu du polar, dont elle dit qu’il la bat froid. Elle est lucide, d’ailleurs : «C’est mon côté bourge qui les dérange ; bourge de gauche, mais bourge quand même.» Elle a en tout cas l’élégance de ne pas nier son goût pour le confort, de ne pas dissimuler la maison avec jardin dans Paris intra-muros, ni les fringues de créateurs. A propos des dossiers qu’il lui arrive de partager avec son mari, elle dira qu’ils jouent alors «à Jonathan et Jennifer», ce couple de milliardaires à l’oeuvre dans le surréaliste feuilleton Pour l’amour du risque.

Son éditrice, Anne-Marie Métailié, la dit «très culottée» ; son amie Emmanuelle Uzan, chroniqueuse à l’émissiontélé On n’est pas que des parents, la voit«passionnante, pas forcément tendre, mais très drôle, capable de tout, très libre». «Il n’y a qu’à voir son parcours professionnel.» Avant d’être avocate, Hannelore Cayre faisait directrice financière à France 3 Cinéma. Jusqu’à ce jour de 1990 où, en vacances au Chili, pays de son premier mari, sa vie bascule. Accident de voiture, lui indemne, elle défigurée et touchée à la colonne vertébrale. Résultat, cinq mois tétraplégique, deux ans avant de recouvrer un usage correct de ses membres. Elle en conserve une claudication, une main légèrement repliée, un nez légèrement de guingois, et d’autres séquelles insoupçonnables comme cette insensibilité au froid qui la fait ne pas se couvrir assez et se retrouver comme ce jour enrhumée et affligée d’une «voix de canard».

Elle dit que c’est le goût de l’anecdotique et du fait divers qui l’a fait reprendre ensuite ses études de droit pour gagner le prétoire. Mais le côté show du métier semble aussi lui aller comme un gant, à cette grande gueule qui transforme le moindre détail de la vie quotidienne en quart d’heure homérique. Voir comme elle raconte cette fois où son fils de 8 ans a émis le désir de posséder une minimoto. «Une minimoto ! Mais j’ai dit : Albert, une minimoto, c’est moche, ça fait du bruit, ça pollue, et puis ça véhicule tous ces symboles liés au sport mécanique, le machisme, la fausse puissance. » Idem à propos de son ado de fille – qu’elle a adoptée bébé au Chili -, qui a eu le malheur de revenir avec un drapeau américain acheté dans une brocante. «Elle a argumenté qu’elle l’avait trouvé joli ; je lui ai répondu que ce n’était pas possible, elle qui est née dans un pays qui a connu la dictature, qu’il fallait réfléchir, s’interroger.» On la croit sur parole quand elle dit qu’avec son mari les différends d’ordre domestique tournent aux procès-fleuves.

Ses propres parents, c’est un sujet sur lequel elle se déchaîne, Hannelore Cayre. Le père, surtout. Pied-noir de Tunisie, fils d’un Auvergnat communard banni de l’Hexagone, il dirigeait une entreprise parisienne de transports routiers, spécialisée dans les destinations à risques (pays en guerre, «sensibles».) et les chauffeurs repris de justice. «Un nouveau riche qui ne croyait qu’au fric», siffle sa fille unique. Elle a très vite rêvé d’autre chose, notamment au contact des profs et des camarades d’un lycée autogéré. Il avait prévu qu’elle prenne sa relève, elle lui a échappé en prenant le chemin du droit. La mère, elle, est une Autrichienne (d’où ce prénom, que l’intéressée invite à prononcer «Annéloré») juive qui a fui l’Anschluss pour la France, où elle a connu le camp des Milles, près de Marseille. Très jolie et très coquette, elle a été doublure lumière de Viviane Romance avant de scotcher les regards des passants en étalagiste aux Galeries Lafayette. Ça vaudrait bien un roman ? Hannelore Cayre y travaille.

photo Rémy Artiges

Hannelore Cayre en 6 dates

24 février 1963

Naissance à Neuilly-sur-Seine.

21 novembre 1990

Accident de voiture au Chili.

1997

Prête serment.

2004

«Commis d’office»

(éd. Métailié).

2005

«Toiles de maître»

(éd. Métailié).

2007

«Ground XO»(éd. Métailié).

De nouveau au tribunal de mon père


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de Isaac Bashevis Singer

critiqué par Sahkti, le 3 octobre 2007
(Genève – 33 ans)

La note:

Le quotidien dans tous ses états
Les nouvelles qui composent ce recueil ont été publiées en yiddish dans The Jewish Daily Forward entre 1955 et 1960. Ce n’est qu’en 2000 qu’elles ont été regroupées en un seul volume, en anglais; traduites en français et publiées en 2003.

Un rabbin de Varsovie, faisant également fonction de juge, doit trancher tous les problèmes qu’on lui expose, la plupart du temps des querelles de voisinage ou des litiges sans grande importance. Il y a aussi les amriages et les divorces à régler. Cela lui prend beaucoup de temps et son fiston, un petit garçon très curieux, assiste à presque toutes les audiences, trop content d’apprendre les ragots du quartier et de découvrir les facettes les plus amusantes des êtres qui l’entourent.

« De nouveau au tribunal de mon père », c’est un supplément de près de trente historiettes, venant s’ajouter à celles déjà publiées dans « Au tribunal de mon père ».
Des nouvelles génialement ironiques et caustiques. Un humour proche de l’auto-dérision qui frôle la perfection et aborde des sujets graves avec une légèreté dont prend régulièrement conscience le lecteur, lui faisant apprécier encore davantage le talent de l’auteur. Car ce n’est pas donné à tous de parler de thèmes délicats avec autant de finesse et de saveur. On rit en pensant « Tout de même, comme il y va ! »
Le lecteur se balade en compagnie d’un petit garçon très curieux. L’occasion de nombreuses réflexions piquantes et scènes cocasses.
L’écriture est simple, presque enfantine, un brin fofolle, créant une proximité, voire une complicité entre le lecteur et l’auteur. C’est bien vu et ça permet de tout dire. Un style dont quelques auteurs contemporains feraient bien de s’inspirer !

Eric Halphen, des affaires sombres au roman noir


Passionné de polar, l’ancien juge d’instruction sort « Maquillages », convaincant roman d’enquête à l’anglo-saxonne.

Quatre ans après s’être mis en disponibilité de la magistrature, celui qui plongea au plus profond des affaires chiraquiennes est aujourd’hui vice-président du tribunal de grande instance de Paris. Entre temps, il est aussi devenu romancier. Huit ans après son coup d’essai, Eric Halphen revient au genre policier: « Maquillages » est un polar… à l’anglo-saxonne! Rue89 a aimé.

On sait qu’Eric Halphen aime l’écriture et le roman. En 2002, il décide même de mettre sa carrière judiciaire entre parenthèses, et publie « Sept ans de solitude », témoignage sur son expérience de juge d’instruction. Ce n’était pas son premier livre: en 1999, il publiait « Bouillotes », son coup d’essai dans le roman noir. Si le roman manquait de verve, on saura gré au romancier Halphen d’une humilité et d’une abnégation qui, à défaut de déjà témoigner d’un style, sont en train d’en construire un.

Voilà un auteur qui avance par à-coups. Les personnages de ses romans s’offrent au lecteur de la même manière: par touches fines, successives, récurrentes. L’ancien juge montre une grande empathie, servie par une écoute envers ses personnages. Halphen est en train de cerner ses obsessions.

C’est pourquoi il faut être attentif à ce juge romancier. Certes, il semble, dans son humilité, rechercher la reconnaissance des siens. Mais ses préoccupations correspondent à celles du polar. Car ce tout nouveau « Maquillages » le prouve: c’est dans la littérature de genre qu’Halphen excelle. Dans le roman noir.

En homme qui connaît justice et police, et en fidèle lecteur de polars, Eric Halphen a bien cerné ce que ce genre peut dire de la société. Ce nouveau roman est d’ailleurs le premier d’un cycle politique, judiciaire et policier sur la France contemporaine.

Il y a quelque chose de rassurant à lire « Maquillages » un an après la diffusion sur Canal+ de la série « Engrenages ». Un juge, un substitut du procureur, des brigades policières et leurs histoires internes, des affaires de drogue et de prostitution touchant des milieux politiques: la série déroulait une galerie de portraits touchants, dans le but caché de montrer la diversité des affaires que pouvait traiter un palais de justice. Avec un réalisme cruel et incorrect.

La dimension politique (donc incorrecte) en moins, le projet d’Halphen est le même. Ce que la littérature y gagne? Une descente plus profonde encore dans les turpitudes des personnages. Pour se donner plus de latitude dans son travail sur la psychologie des personnages, Halphen n’a ainsi pas voulu donner de dimension politique à ce roman, « pour ne pas paraître [se] cantonner au polar de juge et de milieu judiciaire ». « Mais dans le prochain, je fais monter la pression, et il y aura des journalistes, de la politique, de la corruption. » (Voir la vidéo.)


Ici, donc, du brut de tragédie, de sentiments, de coups tordus, de droiture. Et de psychologie. Tout part de la disparition d’une jeune Portugaise en proche banlieue parisienne. Le roman devient non pas une intrigue résolutive, mais une sonde. L’enquête policière est confiée au commandant Bizek, de la Criminelle. Côté instruction, l’affaire est entre les mains de Jonas Barth, un magistrat expérimenté mais qui ne se remet pas de la mort de son épouse.

C’est ici un roman français de modèle anglo-saxon auquel il nous convie: autour de ces deux personnages s’organisent, en puzzle narratif, des scènes en temps réel qui nous montrent tous les autres protagonistes, jusqu’à un écrivain people et à des trafics russes. En filigrane, un des buts du roman: faire le portrait non pas d’un juge, mais de la justice aujourd’hui.

Celle dont les juges sont vilipendés par la populiste compassion obligée avec les victimes, suspectés de violer sans arrêt le secret de l’instruction, forcés de se plier à d’incessantes nouvelles lois. Ici, les juges ne sont que les « éboueurs de la société ».

Si le portrait de la France (aisée, pas aisée; d’origine française ou étrangère; de la banlieue ou des beaux quartiers) est réussie, c’est parce que ce roman est à la fois policier, judiciaire et sentimental. Quand Halphen s’écarte de la politique, il creuse mystères et sentiments. Sa structure non-linéaire permet à « Maquillages » de doser l’attention que l’auteur porte à ses personnages. Cet équilibre rend possibles quelques différences d’écriture et de rythme sur chacune des parties.

Pour autant, Halphen en fait parfois trop. Trop de descriptions inutiles: les itinéraires dans Paris, les souvenirs des personnages parfois superflus, le contenu d’un cartable et le pourquoi du contenu, des détails prenant parfois plus de lignes qu’ils ne le méritent.

Eric Halphen montre trop de connaissance du genre, de la vie et de son sujet pour qu’on le suspecte d’avoir voulu remplir un cahier des charges du roman policier: c’est parfois peu utile, mais jamais vain. Et surtout, cela sert ses personnages. Donc le livre, car ces trop-plein y font office, somme toute, d’aération. Dont les prochains livres n’auront, de fait, plus besoin. (Voir la vidéo.)


En France, l’espace entre pur polar d’intrigue et roman noir psychologique n’a pas été si souvent occupé. Alliant plusieurs dimensions dans une empathie commune, projetant d’y revenir, Halphen est en train de s’y atteler.

► « Maquillages » d’Eric Halphen – Rivages/Thriller – 398p., 21.50€.

Vidéo: David Servenay

Lettres à son avocat: Maître Albert Naud, 1947-1951

Paris : La Flûte de Pan, 1984.

L.-F. Céline : Lettres à son avocat, Paris : La Flute de Pan, 1984.

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Préface de Frédéric Monnier

 » Le 17 juin 1944, L.-FCéline quitte son appartement montmartrois avec sa femme Lucette et son chat Bébert dans l’intention de se réfugier au Danemark.
Ils séjournent deux mois à Baden-Baden où ils tentent de se procurer les visas nécessaires. En septembre ils partent pour Berlin, puis Kraenzlin, village situé à 50 kilomètres au nord ils attendent vainement pendant un mois et demi la possibilité de passer la frontière. Ils quittent alors Kraenzlin la population leur est très hostile, et rejoignent Sigmaringen, ville refuge du gouvernement de Vichy et de nombreux collaborateurs, où Céline exerce la médecine auprès de la colonie française.
Après avoir envisagé un départ pour la Suisse, Céline et Lucette obtiennent enfin des passeports pour le Danemark. Ils partent le 22 mars 1945 et passent la frontière cinq jours plus tard.
Dès leur arrivée à Copenhague, Céline et sa femme s’installent dans un appartement prêté par leur amie Karen Marie Jensen (qui résidait alors à Madrid) et l’occupent pendant huit mois sous de faux noms. Céline fait par l’intermédiaire d’amis danois la connaissance de Thorwald Mikkelsen qui devient son défenseur. La carrière de Mikkelsen avait connu des fortunes diverses. Après avoir fait faillite dans le commerce, il monta un bureau d’avocat qui devint très prospère. Francophone et francophile il joua dans  » l’affaire Céline  » un rôle de premier plan.
L’ambassadeur de France à Copenhague, Guy Girard de Charbonnière, avait été nommé là en septembre 1945 par Georges Bidault. Lorsqu’il apprend le 1er octobre 1945 la présence de Céline au Danemark, Charbonnière s’informe auprès de Bidault, ministre des affaires étrangères, de ce qu’il doit faire. Comme depuis le 19 avril précédent un mandat d’arrêt avait été lancé contre Céline, Bidault ordonne à Charbonnière le 23 novembre 1945 d’obtenir l’extradition. Informé de l’adresse de Céline, Charbonnière la communique au ministère des affaires étrangères danois et demande son arrestation.
Pour appuyer sa demande, Charbonnière avait précisé que Céline était accusé d’avoir appartenu à des organismes de propagande germanophile et d’avoir publié des livres et des articles soutenant l’idéologie national-socialiste.
Le 17 décembre au soir, le couple Céline est arrêté et incarcéré. Lucette est libérée dix jours plus tard et récupère Bébert qui avait été placé dans une clinique vétérinaire le soir de l’arrestation.
La presse française commence à évoquer l’affaire. Le gouvernement cherche à obtenir rapidement l’extradition mais les danois ne jugent pas les griefs retenus contre Céline suffisants pour la justifier. Néanmoins, afin de ménager l’opinion publique, ils le gardent en prison.
Pour forcer la décision, Charbonnière envoie aux autorités danoises le 20 septembre 1946 un rapport assez maladroit et outrancier concernant les activités de Céline pendant l’occupation ( » son attitude ouvertement pro-allemande, son mépris des souffrances françaises, ses exhortations à des persécutions plus cruelles encore « , etc.). Les effets de ce rapport sont désastreux pour l’ambassade et les autorités danoises autorisent finalement Céline à être transféré dans un hôpital le 26 février 1947. Pendant plus d’un an Céline avait vécu dans des conditions de détention très sévères et était sorti de prison très affaibli physiquement et moralement.
C’est en avril 1947 pendant que Céline se rétablit au Rigshospital que son ami Antonio Zuloaga, attaché de presse de l’ambassade d’Espagne à Paris, demande à Maître Albert Naud d’accepter de défendre Céline.

Albert Naud : Notice biographique

Albert Naud naît à Saint-Amant-de-Graves (Charente) en 1904.
Alors qu’il semble devoir faire sa carrière dans l’enseignement (il a suivi les cours de l’École normale d’instituteurs de Ruffec), il choisit de monter à Paris.
Après avoir occupé un poste de secrétaire administratif à la chambre syndicale des raffineurs de sucre, il entre à la fin des années vingt au journal d’Henri de Kerillis L’Écho de Paris dont il est le rédacteur pendant quatre ans.
Ayant obtenu sa licence en droit il entre au cabinet du célèbre avocat Campinchi en 1931 puis devient le collaborateur de Poincaré jusqu’à la mort de celui-ci en octobre 1934.
C’est à ce moment que commence sa carrière d’avocat d’Assises.
À la déclaration de la guerre il est d’abord affecté à une compagnie de brancardiers puis nommé officier de contre-espionnage. En septembre 1940 il entre dans la Résistance. Arrêté par la Gestapo il est emprisonné à la Santé pendant deux mois.
Après le démantèlement de son premier réseau il entre dans un autre et participe enfin au combat pour la libération de Paris.
Après la guerre il reprend ses activités d’avocat et plaide dans plusieurs procès de collaboration. Lors du procès Laval, où les règles de la procédure étaient ouvertement violées, il juge que Laval était condamné d’avance par une justice soumise aux ordres du pouvoir politique. Il refuse alors de cautionner par sa présence ce qu’il considère comme un déni de justice et demande à être relevé de sa Commission d’office. Il dénonce ces faits dans son livre : Pourquoi je n’ai pas défendu Laval.
En avril 1947, il accepte de défendre L.-F. Céline et s’occupe de l’affaire jusqu’à son dénouement en avril 1951.
Après avoir plaidé dans plusieurs des grands procès de l’époque (affaire Ben Barka, Lucien Léger, Gabrielle Russier, etc.) il consacre la fin de sa vie au combat pour l’abolition de la peine de mort et met au service de cette cause tout son talent et ses dernières forces.
Il meurt le 20 février 1977 d’un œdème pulmonaire. « 

Frédéric MONNIER