Jean-Jacques Naudo tombe pour un braquage d’avion quatorze ans après les faits

Brendan Kemmet et Matthieu Suc, le vendredi 5 mars 2010 à 04:00

L’ordre, en grosses lettres rouges, apparaît : « Coupe tes moteurs et ouvre la soute », au nez d’un Airbus A320 d’Air Inter qui assure la liaison depuis Orly. Un autre gangster s’extrait d’un des deux fourgons qui ont déboulé sur la piste depuis une porte de service. Au pistolet-mitrailleur, il fait feu sur l’appareil. Une balle transperce le fuselage, près du cockpit.

Le commandant de bord du vol IT 5243 prévient ses 172 passagers : « Mesdames et messieurs, gardez votre calme. Des hommes s’intéressent à ce que nous avons à bord, et comme ils sont armés, nous devons attendre. »

Sur la piste, un troisième gangster se dirige vers la soute à bagages, déplie une échelle et s’empare de deux sacs en toile de jute remplis de pesetas.

Ce braquage, en date du 13 août 1996, est resté dans les annales du grand banditisme. C’est une des plus étonnantes attaques jamais commises en France. Un coup de maître qui vient de connaître un rebondissement. Jean-Jacques Naudo, 51 ans, ancien international du rugby à XIII, a été mis en examen mercredi, mais laissé libre. Le parquet de Perpignan doit faire appel de sa remise en liberté.

Naudo est suspecté d’avoir fait partie du gang dit de la Dream Team, l’équipe de rêve, à l’origine de ce braquage réalisé en 2 min 30, pour un butin équivalent à 600.000 euros. L’enquête a longtemps patiné. La récompense offerte par la Brink’s et dépassant le million de francs à l’époque n’a rien donné.

En revanche, les enquêteurs ont établi que les braqueurs sont passés par des parkings d’Argelès-sur-Mer. Un revolver Smith & Wesson 357 Magnum, oublié dans un des fourgons utilisés sur les pistes entraînera les policiers à l’autre bout de la France : l’arme a été subtilisée à des douaniers du Bas-Rhin, deux ans plus tôt, par des braqueurs parisiens.

D’autres objets découverts dans les véhicules livreront quatre ADN. L’un, sur une casquette de chasse « dégoûtante », selon un enquêteur parisien, avec des traces de sueur qui avait perlé du front.

Filatures, planques et balises GPS

La Dream Team, alors décrite par Interpol comme la bande criminelle « la plus dangereuse d’Europe », a longtemps nargué les policiers spécialisés, enchaînant les braquages millimétrés de fourgons blindés et de centres forts, en région parisienne, en province, en Espagne.

Le coup de Perpignan lui a été attribué tout à fait officiellement ; il figure dans des synthèses policières, mais aussi dans des écrits de magistrats.

Le braquage de l’Airbus avait poussé les enquêteurs à « mettre le paquet », filatures, longues planques à Perpignan et à Paris, balises GPS sous des voitures, écoutes, coopération policière internationale.

La bande a finalement été démantelée fin 2000 après le braquage d’un fourgon de la Brink’s à Gentilly (Val-de-Marne). Plusieurs de ses « membres actifs », dont Naudo, ont été interpellés le lendemain matin dans leur planque.

Condamné à treize années de réclusion criminelle, Naudo a purgé près de huit ans de prison avant d’être libéré en conditionnelle courant 2008.

Mais alors que des noms de suspects circulent depuis près de quinze ans dans les milieux policiers et judiciaires, soudainement, lundi, Jean-Jacques Naudo, était placé en garde à vue. « Cette mise en examen est vraiment tardive, s’étonne son avocat, Denis Giraud. Il a déjà été entendu il y a un an, avec une garde à vue, et là, rebelote. Je ne vois pas ce qui motive une mise en examen aujourd’hui. Cette affaire d’Airbus, c’est un peu l’Arlésienne qui refait surface tous les deux-trois ans ! »

Champion de rugby

La PJ de Perpignan avait en effet rendu en 2005 une commission rogatoire à la juge d’instruction. Ce dernier acte de l’enquête policière comportait déjà les rapprochements ADN et le nom de Naudo. Personnalité très connue de Perpignan, il est une authentique star du rugby, champion de France à de multiples reprises avec le XIII catalan.

Il cumule les surnoms : Fripouille, Georges ou M. Ouille, à cause du film Les Visiteurs. « Vous ne trouvez pas qu’il ressemble à Jacquouille », avait lancé un de ses coaccusés lors du procès du braquage de Gentilly. Naudo y avait reçu un renfort de poids, Jo Maso, en témoin de personnalité.

« C’est quelqu’un de bon, je pense qu’il n’a pas l’âme d’un voyou », avait assuré le manager du XV de France, également originaire de Perpignan et « surpris » de trouver son ami devant une cour d’assises.

En prison, ce passionné de photo et d’Amérique latine a peint plus de 350 toiles qu’il a exposées dans la capitale catalane et ses environs. « Il est sorti de prison sans appel du parquet, insiste son avocat. Aujourd’hui, il peint et il travaille dans la boucherie. C’est un garçon tranquille. »

De retour dans sa ville de toujours, lors d’une audience, Jean-Jacques Naudo avait déclaré : « Quand Dali dit : “La gare de Perpignan c’est le centre du monde”, il a tout dit ! » Cette fois, l’aéroport de sa ville lui a joué un mauvais tour.


Rattrapé par une avancée de la science

L’ADN de Jean-Jacques Naudo figurait depuis plusieurs années dans le dossier.

Mais il s’agissait d’un ADN mitochondrial, c’est-à-dire issu de la lignée maternelle et partagé parfois par des individus sans aucun lien de parenté. En pratique, cette preuve seule entraîne des acquittements devant la cour d’assises.

Mais « les progrès réalisés en matière d’ADN et de biologie moléculaire ont permis une avancée décisive dans l’enquête sur l’attaque de l’Airbus », selon Jean-Pierre Dreno, procureur de la République de Perpignan, qui n’a pas souhaité en dire plus.

En clair, une nouvelle expertise a permis de collecter de l’ADN nucléaire, un patrimoine génétique attribuable avec certitude à une seule personne.

Edition France Soir du vendredi 5 mars 2010 page 8

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