Les empoisonneurs (5/5). En 2001, les époux Labrell décèdent dans le Haut-Rhin.

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Par PATRICIA TOURANCHEAU

Joueur d’échecs invétéré et rejeton paresseux aux crochets de ses parents, Arnaud Labrell a bien failli réaliser, à 28 ans, le crime parfait. Un double parricide typiquement alsacien. L’empoisonneur saupoudrait d’arsenic le bibalakas destiné à son père et à sa mère, un plat régional à base de fromage blanc mélangé à de la ciboulette, de l’ail, du sel et du poivre. Il a échappé aux soupçons pendant dix-huit mois. C’est le saladier de bibalakas dévoré par les époux Labrell de Thann (Haut-Rhin) qui a été accusé de tous les maux après le dîner mortel du 9 octobre 2001. La crise de violents vomissements et de diarrhées aiguës de Gabrielle Labrell, 64 ans, vers 22 heures, a d’emblée été imputée à une «intoxication alimentaire».

«Mauvaise herbe». Le soir même, le fils de la famille, Arnaud, qui occupe par intermittence le sous-sol de la maison familiale, détourne habilement les soupçons sur la nourriture prétendument avariée. Il n’hésite pas à engueuler ses parents devant les pompiers venus secourir sa mère : «Qu’est-ce que vous avez encore mangé comme saloperies ?» Il sème le doute sur leur hygiène alimentaire, leur reproche de «toujours bouffer des merdes périmées». Il ne se morfond pas trop sur l’état critique de sa mère, se prépare tranquillement des œufs au plat : «Je crevais de faim, j’étais bourré, n’importe qui dans ces conditions mangerait», se justifiera-t-il plus tard.

Lorsque le père, Pierre, commercial à la retraite âgé de 66 ans, se plaint à son tour des mêmes douleurs vers 23 h 30, le bibalakas est franchement suspecté. C’est le seul plat que les deux conjoints ont partagé. L’ambulancière, intervenue pour Pierre Labrell qui se tord de douleur, avise le fils en train de nettoyer le vomi, «totalement indifférent, nullement inquiet et même désinvolte». Le médecin urgentiste de Thann lui demande de l’aider à trouver le produit toxique. Arnaud Labrell prétend avoir fouillé la cuisine et retrouvé dans la poubelle un reste du fromage blanc qui, dit-il, «dégage une odeur nauséabonde». Pourtant, le laboratoire des services vétérinaires de Colmar qui l’analyse ne le trouve ni pourri ni frelaté, et conclut à l’absence de toxines.

Pourtant, Arnaud Labrell tient des propos énigmatiques à sa mère mourante : «Maman, ne t’en fais pas, la mauvaise herbe nous enterrera tous» si l’on en croit une infirmière de l’hôpital de Thann. Mais le décès, le lendemain, de Gabrielle Labrell puis celui de son mari Pierre, trois jours plus tard, ne sont en aucun cas imputés à leur fils.

«Haine». Les gendarmes enquêtent sur d’autres hypothèses – le geste suicidaire, l’intoxication accidentelle par des champignons ou le crime de rôdeur – qui s’écroulent les unes après les autres. Mais la rumeur populaire et le curé de Thann se polarisent sur Arnaud Labrell qui, c’est de notoriété publique, détestait son père et qui, le jour des funérailles, n’a «manifesté aucun signe de souffrance ou d’émotion», selon le prêtre, et «ne paraissait nullement abattu par la mort de ses parents».

Sa sœur aînée Florence, professeur de psychologie, a «l’intuition que son frère a pu tuer les parents mais n’ose pas y croire», selon son avocat, Me Moser, et «tait ses doutes». Elle a trouvé pour curieux qu’Arnaud se cherche un alibi pour la soirée juste avant la mort du père. Il lui a fait peur la veille en rentrant à l’improviste chez elle par le toit de sa maison puis en évoquant, «sale, agité et incohérent», une conspiration de Ben Laden. Il a fini par s’endormir sur le canapé qui révélera, plus tard, des traces suspectes.

C’est Arnaud Labrell lui-même qui va guider les enquêteurs sur la bonne piste. C’est lui qui, le premier, a évoqué un empoisonnement alors que les médecins peinaient à déterminer les causes de la mort. Du coup, la justice a ouvert une enquête pour «empoisonnement» deux mois après le décès des époux Labrell. C’est lui encore qui aiguille les recherches sur de l’arsenic alors que les expertises toxicologiques n’ont pas été ordonnées par la juge d’instruction. Toujours un coup d’avance comme aux échecs. Cette stratégie le perdra. Car qui mieux que le tueur peut ainsi connaître l’arme du crime ?

La juge de Mulhouse, Ariane Combarel, fait donc exhumer les corps, en décembre 2001, pour une nouvelle autopsie. Les victimes ont bien avalé «une dose létale d’arsenic» le soir du dîner au bibalakas. De plus, l’analyse de leurs cheveux révèle qu’ils ont subi, auparavant, une intoxication chronique à l’arsenic, de onze mois pour le père et quatre mois pour la mère. Ce qui signe ce crime presque parfait. Seul, un très proche a pu empoisonner à petit feu Gabrielle et Pierre Labrell. Les gendarmes se concentrent donc sur leurs deux enfants.

Si l’aînée, Florence, et son mari étaient au mieux avec les victimes, les relations entre le fils, Arnaud, et ses parents étaient «exécrables». Cet enfant membre de la chorale des Petits chanteurs de Thann, écolier médiocre, adolescent «tête de mule», étudiant raté en histoire puis en sociologie, devenu un «antimilitariste primitif» et fumeur de cannabis, nourrit depuis ses jeunes années «une véritable haine» envers son père. La mère a toujours essayé «d’arranger les choses» et continuait à donner de l’argent à Arnaud (8 246 euros entre janvier 2000 et septembre 2001) qui gagnait une misère comme aide-éducateur au collège de Maseveaux.

Ultimatum. Mais les relations se sont «nettement dégradées» en 2001. Car Arnaud a découvert, par hasard, que ses parents ont signé, en début d’année, un testament qui lègue deux tiers de l’héritage à sa sœur Florence.

L’enquête démontre que les parents en ont marre de tenir à bout de bras ce fils indigne, ingrat et feignant qui n’a pas la reconnaissance du ventre, qui les traite mal et les insulte souvent. Pour la première fois, la mère a été d’accord avec le père pour poser un ultimatum à leur fils : Arnaud doit se débrouiller seul financièrement et ficher le camp de la maison au maximum à la Toussaint. Voilà le mobile du parricide.

Les gendarmes surveillent Arnaud Labrell et captent une conversation téléphonique suspecte avec un ami de la famille. Arnaud menace de tuer également sa sœur qui, convaincue de la culpabilité et «terrorisée», a déménagé en août 2002 à Tours et lui cache sa nouvelle adresse : «Florence, je veux pouvoir lui tomber dessus si j’en ai envie dans les douze heures. […] L’important c’est de frapper juste, au bon moment. […] Jamais deux sans trois, ma religion m’interdit le suicide, pas l’homicide.»

Arnaud Labrell sera mis en examen en mars 2003 après que des doses infimes d’arsenic ont été détectées sur ses vêtements, sur des meubles de sa chambre, sur le canapé de sa sœur, mais aussi sur ses cheveux. Une preuve que le fils a manipulé ce poison très volatil : «Vos cheveux sont devenus le calendrier de vos actes», lui a ainsi envoyé l’avocat général de la cour d’assises de Colmar qui l’a condamné, en mars 2005, à la réclusion criminelle à perpétuité. Le parricide n’a pas hésité à accuser son défunt père honni d’avoir monté un complot pour l’incriminer.

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